Excerpt: Chaos

— Quoi ? Que voulez-vous ? s’écria Friedrich.

Il releva brusquement la tête en entendant la voix qui osait l’interrompre en pleine méditation. Se retournant, il foudroya du regard le Maître Clairvoyant, qu’accompagnait son second.

Karl s’inclina, mais nul ne savait aussi bien que lui exprimer l’impudence dans un salut.

— Veuillez m’excuser, Haut Clairvoyant. Je suis venu voir comment vous alliez, car nous ne vous avons pas vu de toute la journée.

— Je médite. N’est-ce pas le rôle d’un Clairvoyant ? répondit Friedrich.

Est-ce qu’ils boivent aussi quand tu le leur demandes ?

Silence.

— Haut Clairvoyant ?

— Quoi ? répondit-il.

Friedrich réalisa qu’en prêtant attention à ce qui se passait dans sa tête, il avait sans doute manqué ce que Karl avait dit.

— Je demandais juste de vos nouvelles. Vous êtes bien pâle ces derniers jours et plus distrait encore que d’habitude. Nous nous inquiétons à votre sujet.

Friedrich ricana intérieurement. Si Karl s’inquiétait, c’était uniquement du temps qu’il lui faudrait encore attendre avant de pouvoir usurper sa place.

— Inutile de vous inquiéter pour moi, déclara-t-il.

Sur ce, il se tourna à nouveau vers l’autel.

D’ordinaire, il y avait des bols d’obsidienne remplis d’eau sur un Autel de Vision. Quand un pénitent s’enquérait de son destin, le Clairvoyant ajoutait son sang dans le bol avec celui du quémandeur et de l’Essence de Lune. À la lueur des bougies de cire d’abeille, placées de chaque côté de l’autel, le Clairvoyant pouvait alors prédire le destin du pénitent.

Pourtant, le bol placé sur l’autel était vide. Il n’avait jamais été utilisé depuis que Friedrich assumait le rôle de Haut Clairvoyant et que cette salle de prière lui avait été attribuée. Contrairement aux autres prêtres, Friedrich n’avait pas besoin d’accessoires pour voir le futur. Il lui suffisait de toucher un pénitent. Parfois même, il se contentait de le regarder dans les yeux.

De temps à autre, quand il était seul et que son l’esprit dérivait, des pièces de divers destins flottaient jusqu’à lui : images floues, chuchotements dans l’obscurité, parfums insaisissables, ou le plus doux effleurement d’une caresse digitale.

— L’obscurité d’une nuit sans lune, marmonna-t-il une fois de plus, les yeux perdus dans le lointain tandis qu’il plongeait à nouveau dans sa vision.

Une sensation de chagrin et de rage profondément enracinée. L’obscurité sombre et implacable d’une nuit sans lune. Tout peut arriver quand rien ne peut être vu. Un choix doit être fait : les ténèbres ou les ombres.

Il échappa à sa transe, la tête lancinante. Ce fut d’une main tremblante qu’il sortit un mouchoir pour éponger la sueur sur son front et sa tête nue. Du coin de l’œil, il surprit alors un mouvement et, avant que Karl réalise avoir été vu, Friedrich déchiffra sur son visage son envie et sa haine évidente.

— Vous pouvez vous en retourner, déclara-t-il. Rassurez nos frères quant à ma santé, je vais bien, je suis seulement occupé à répondre à l’appel de notre Seigneur Teufel.

Karl le salua avec déférence, en posant les doigts sur le cercle noir qu’il portait au front : l’Œil des Clairvoyants, une marque que tous les prêtres avaient à la naissance, ce qui indiquait leur destin avant même qu’ils poussent leur premier cri.

— Oui, Haut Clairvoyant. N’hésitez pas à nous convoquer si vous avez besoin de nous.

Friedrich se détourna de lui. Il attendit que Karl ait disparu avant de tomber à genoux, la tête enfouie dans ses mains. La vision avait commencé quelques jours plus tôt, assez floue au premier abord, rien de plus qu’une fumée voltigeant dans la brise. Elle se moquait de lui, le hantait inlassablement, le conduisait au bord de la folie – et pourtant, il n’en comprenait toujours pas la signification. Il n’arrivait pas à savoir qui concernait le destin qu’il voyait ni pourquoi il le voyait plusieurs fois d’affilée. D’ailleurs, la vision n’était toujours pas complète.

Quoi qu’il arrive, ce serait grave. Friedrich le sentait, comme il savait aussi que sa vision ne cesserait pas avant qu’il l’ait reçue tout entière. Teufel était rarement miséricordieux, il ne lui accordait pas des visions qui progressaient lentement, lui permettant ainsi de s’y préparer. Friedrich détestait les visions macabres, elles le faisaient souffrir et le vidaient de son énergie pendant des jours. Il redoutait déjà le jour où le pénitent dont l’avenir le hantait viendrait le trouver pour l’entendre.

Il se retourna et s’assit sur les marches qui montaient à l’autel, posant les coudes sur ses genoux. Il renversa la tête en arrière pour fixer le plafond, décoré d’un motif géométrique complexe dans les teintes noir, gris et violet. Après quelques minutes, ce spectacle ajouta encore à son étourdissement, aussi Friedrich se redressa et ferma les yeux pour essayer de contrôler son vertige. Le monde tourbillonnait autour de lui.

Il entendit des pas assortis d’un cliquetis d’éperons et se releva avant même d’entendre frapper à la porte.

— Entrez.

Deux hommes pénétrèrent dans la salle, vêtus de cuir noir et d’une tunique violet foncé fendue en son milieu. Ils portaient une grande épée à la hanche gauche et un fouet enroulé côté droit, les morceaux de métal incrustés à l’extrémité de la mèche brillaient à la lumière des bougies.

Friedrich glissa les mains dans les manches de sa bure violet foncé et se redressa de toute sa taille, les yeux fixés sur les deux sorciers qui le toisaient avec arrogance. Ils s’inclinèrent très bas, avant que le plus audacieux des deux prenne la parole :

— Haut Clairvoyant, veuillez nous excuser de vous déranger. Nous venons vous apporter des nouvelles troublantes et nous espérons recevoir l’aide de votre sagesse et de votre pouvoir.

— C’est mon devoir et un honneur pour moi d’aider ceux qui servent notre Seigneur Teufel, répondit Fritz. Expliquez-moi ce qui vous trouble.

Le sorcier silencieux fouilla dans une bourse, à sa taille, dont il sortit un objet qu’il tendit. Il fallut à Friedrich un moment pour réaliser qu’il s’agissait d’une écaille de Sentinelle. De la taille de sa main, elle scintillait sous la lumière, aussi noire que de la poix, mais des dizaines de couleurs s’agitaient dans ses profondeurs. Friedrich n’y toucha pas.

— C’est une écaille de Sentinelle. Comment l’avez-vous obtenue ?

— La Sentinelle était morte quand nous l’avons trouvée, Haut Clairvoyant. Pas loin du village de la Course aux Cerfs, à une demi-journée à cheval des Montagnes Hantées au flanc de la Falaise du Chagrin.

— Morte ? Une Sentinelle adulte ? Comment a-t-elle été tuée ?

— Par le fer et la magie, répondit le premier sorcier, mais jamais nous n’avons encore rencontré de magie ressemblant à celle dont nous avons senti les traces. Nous avons laissé des hommes pour garder le corps et demandé aux prêtres d’enquêter auprès des habitants, mais jusqu’ici, ils n’ont découvert aucun indice. On dirait que la bête a été frappée par un fantôme.

Friedrich repoussa aussitôt cette suggestion

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