Extrait: Asile forestier

Il faisait encore nuit noire… pourquoi était-il réveillé ? Skylar se redressa dans son lit et repoussa la couverture électrique, regrettant immédiatement la perte de chaleur. Laissant tomber ses jambes à côté du lit, il fourra les pieds dans ses chaussons et quitta la chambre, traversa la maison jusqu’à la cuisine.
C’est alors qu’il les entendit, lointains et faibles : des pleurs. Des loups, d’après la nature du bruit, deux petits louveteaux. Pourquoi seraient-ils en train de hurler au beau milieu des bois à… il jeta un coup d’œil à l’horloge du micro-ondes… gah, était-il vraiment trois heures du matin ?

Les pleurs reprirent de plus belle et l’estomac de Skylar se noua. Qui laisserait des bébés seuls dans les bois au beau milieu de l’hiver ? Était-il arrivé quelque chose à leurs parents ? Que faisaient-ils seulement sur sa propriété ? Et ces questions ne faisaient qu’en soulever d’autres : pourquoi n’avait-il rien entendu jusque-là ? Pourquoi des loups, alors qu’il n’y avait aucun loup-garou à des kilomètres à la ronde ? Les meutes les plus proches se trouvaient à quatre ou six heures de route.

Pourquoi, ô pourquoi, ce genre de choses devait-il toujours arriver alors qu’il faisait un froid de canard dehors ? Soupirant, Skylar abandonna la cuisine pour aller s’habiller adéquatement. Certes, il traverserait les bois dans sa forme animale, mais il aurait sans doute aucun besoin des vêtements par la suite. Dans sa chambre, il défit son tee-shirt et son pantalon de pyjama en flanelle pour enfiler des sous-vêtements, un jean, un t-shirt, un pull thermiques et sa veste polaire préférée. Après avoir fourré un bonnet sur sa tête, écrasant ses cheveux bouclés et garantissant ainsi qu’ils auraient l’air ridicule quand il l’enlèverait, Skylar s’assit pour faire les lacets de ses lourdes bottes doublées de fourrure.

Il attrapa ses gants et les mit tout en se dirigeant vers la porte arrière, tirant sur l’une des écharpes accrochées au porte-manteau en passant. L’ayant enroulée autour de son cou, il enfouit son nez dans la laine douce et chaude et sortit dans la nuit glaciale.

Les pleurs étaient plus audibles sans les murs pour les isoler, et ils étaient emplis de tant de terreur que Skylar eut mal et peur pour eux. Il voulait enfoncer ses crocs dans l’enfoiré qui les avait abandonnés, qui qu’il fût. Il espérait que les parents n’étaient pas morts, qu’il n’avait pas dormi pendant que la tragédie se déroulait.

De toute manière, il ne pourrait pas le savoir comme ça, et rester planté sur son porche ne lui apprendrait rien. Fermant les yeux, Skylar plongea au plus profond de son être, invoqua sa forme alternative. Sa vraie forme, comme beaucoup aimaient l’appeler, mais Skylar était plus du genre à voir ses deux formes comme vraies et il préférait de loin se servir de son micro-ondes que d’avaler sa nourriture entière, merci bien. Il se laissa submerger.

La magie picota sa peau puis glissa dessus comme une caresse, l’enveloppa tout entier telle une couverture qui gratte. Le monde sembla disparaître sous lui, son estomac s’enroula à l’instant précédant le changement. Skylar sortit sa langue, goûta l’air. Froid, si misérablement froid.

Il pouvait également sentir le goût de loup et de sang. À en juger par les vibrations, ils se trouvaient près de son étang à grenouilles. Il ne pouvait sentir que les louveteaux, cependant, ce qui signifiait que soit ils avaient été abandonnés, soit il ne pouvait pas encore sentir les éventuels cadavres. Skylar serpenta à travers l’herbe gelée et entra dans le bois dense qui recouvrait la grande majorité de sa propriété, testant l’air sans arrêt, écoutant et ressentant l’activité forestière. Tout était calme ou presque : trop calme. Même les animaux nocturnes s’étaient retirés, alarmés par les pleurs des louveteaux.

Tandis qu’il approchait, Skylar put sentir l’odeur unique aux garous. Il s’y était attendu, car la présence de vrais loups aurait été encore moins probable, mais cela raviva une fois de plus sa colère. Des bébés garous ! Si seulement il avait quelqu’un à mordre, juste pour la satisfaction de les voir paniquer le temps qu’ils réalisent que son venin n’était pas aussi dangereux que celui de certains serpents. C’était bien dommage, d’ailleurs. Il aurait bien aimé posséder le venin de ses parents pour faire payer le monstre capable de faire du mal à des bébés.

Il atteignit l’étang rapidement, sa présence faisant déguerpir les quelques grenouilles restantes, quand bien même il n’avait jamais mangé de grenouille de toute sa vie. Les louveteaux étaient recroquevillés l’un contre l’autre près du bassin, leur chaleur corporelle si vibrante et leurs tremblements et pleurs si forts qu’entre les vibrations et la signature thermique, Skylar en avait une excellente vision. Ils se raidirent et se turent en se rendant compte de sa présence. L’un d’eux recula de peur tandis que l’autre, pourtant plus petit, faisait un bond en avant et commençait à aboyer de toute la force de ses poumons.

Une vague d’affection le frappa pour tous les deux, celui qui savait qu’il valait mieux ne pas se battre contre un serpent, surtout dans le noir, et le plus petit qui était prêt à essayer quand même. Skylar appela à nouveau sa magie, poussa un petit soupir lorsque sa forme humaine eut repris place. Le louveteau bagarreur se tut puis émit un petit gémissement de confusion. Skylar s’avança vers eux à genoux et tendit la main.

— Chh, petits loups. Sky ne vous fera pas de mal.

Le plus petit gémit à nouveau, l’échine courbée et prêt à l’attaque tandis qu’il s’approchait de Skylar. Il posa son museau dans sa main. L’instant suivant, il glapit et tenta de grimper sur lui. Skylar se laissa tomber sur son derrière pour que le louveteau puisse atteindre ses genoux. L’autre le suivit bientôt, reniflant son jean minutieusement avant de rejoindre son frère et, le derrière tortillant, de se lover contre Skylar, son petit corps tremblant de peur, de froid, et du soulagement de ne plus être seul. Skylar les serra contre lui, soudain possessif, protecteur. Personne ne leur ferait de mal, plus jamais, pas tant qu’il pourrait l’en empêcher.

Livre