Extrait: Cœurs volés

Mervyn travaillait dans son atelier, peaufinant un charme de communication à trois, lorsque Evandie descendit les escaliers menant à la cave d’un pas lourd et bruyant. Elle entra dans la pièce avec tout autant de fracas et s’arrêta juste à la limite de la « zone de sécurité », dans l’embrasure de la porte. L’air pincé, elle balaya d’un regard désapprobateur la pièce en désordre.

— Tu as un client, annonça-t-elle d’une voix rigide et tout aussi désapprobatrice que son visage. (C’était donc peut-être le client en question qui l’avait mise dans cet état, et non l’état de son atelier.) Je l’ai installé dans le salon. Je suggère de te hâter, avant qu’il ne vole quoi que ce soit.

Il s’agissait alors bel et bien du client.

— Oui, Evandie, j’arrive tout de suite. Apporte-nous un plateau de rafraîchissements, je te prie. Du thé et quelques gâteaux, dit Mervyn avec un geste désinvolte de la main.

Il se retourna vers son charme sans attendre de voir si elle s’en allait. Evandie pouvait se montrer psychorigide, mais elle faisait toujours ce qu’il lui demandait et ne rechignait pas à la tâche.

Mervyn acheva son charme lentement, guère enclin à se précipiter et à prendre le risque de gâcher une matinée entière de labeur dans le seul but de voir ce qui avait pu mettre Evandie de si mauvaise humeur. En tout, une demi-heure passa avant qu’il ne disposât les charmes dans leurs coffrets en velours noir. Il étiqueta soigneusement ces derniers et les mit de côté pour les faire livrer plus tard.

Après quoi, il frotta ses mains poussiéreuses sur son pantalon et se dirigea vers la porte. Tous ses ateliers se trouvaient au sous-sol, et chacun d’eux avait son propre usage. Mervyn travaillait principalement la magie de guérison, mais il aimait également s’amuser avec les charmes de communication et une poignée d’autres types de magie. Refermant la porte de l’atelier derrière lui, Mervyn activa distraitement le charme de verrouillage sur celle-ci avant de gravir les marches.

Il n’était pas exactement présentable, mais il était assez rare que ses clients s’offusquent de ce genre de choses, aussi n’en était-il pas trop inquiet. Et si ce client se révélait être guindé, Mervyn se contenterait de lui donner les coordonnées d’un autre maître ès charmes.

Le salon de réception se trouvait à l’avant de la maison, et les rayons du soleil de début d’après-midi inondaient la pièce, se déversant par les hautes fenêtres qui offraient une vue sur la rue. Mervyn entra sans un bruit, observant son nouveau client, et comprit immédiatement pourquoi Evandie désapprouvait.

Le jeune homme était blafard, et les cernes sous ses yeux pâles étaient sombres. Il s’était vêtu de nombreuses couches de vêtements, mais il sembla à Mervyn que c’était plus dans le but de combattre un grand froid que parce qu’il devait porter toutes ses possessions sur sa personne. Ses doigts étaient agités, parcourus de spasmes, visiblement incapables de rester en place ; il devait avoir besoin d’un talisman de guérison.

Prenant une voix douce et enjouée, Mervyn le salua :

— Bonjour, je suis Mervyn. Veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre si longtemps.

— Ce n’est rien, répondit doucement le jeune homme. (Sa voix était plus grave que Mervyn ne s’y était attendu.) Euh, je m’appelle Callisto.

— Que puis-je faire pour vous, Callisto ? s’enquit Mervyn en leur versant du thé à tous deux avant de s’asseoir.

Callisto ne s’approcha pas de la deuxième tasse ; se pouvait-il que les tremblements de ses mains soient un symptôme de sa maladie et non d’une quelconque appréhension ?

— J’ai besoin… pouvez-vous modifier un charme ? demanda Callisto, sa nervosité évidente.

Et à juste titre : il n’était pas précisément illégal de modifier le charme d’un autre ensorceleur, mais la pratique était très mal vue, sauf si l’ensorceleur original était décédé.

— Ce… n’est pas le vôtre, je sais, mais je n’ai nulle part où…

Callisto se tut, grimaça en pinçant les lèvres et son épaule droite se mit à remuer sans que Mervyn puisse en déceler la raison apparente.

— Vous… (Callisto jeta un coup d’œil aux fenêtres de devant, dont les rideaux étaient ouverts, révélant le jardin en façade. Il baissa d’un ton, dit à voix basse :) Vous avez des lumières féériques.

— En effet, dit Mervyn, quelque peu surpris.

En dépit des lumières féériques, il était rare que les fées et fétauds lui avouent leur nature. Eux seuls pouvaient voir les lumières féériques. Celles qui ornaient l’avant de sa maison, Mervyn les avaient obtenues quelques années plus tôt après avoir apporté son aide à un fétaud confronté à une magie très complexe et, alors qu’il avait eu l’opportunité de se lier à lui, il l’avait ignorée.

— Un autre ensorceleur vous a jeté un charme ? Mais pas lié à lui ? précisa Mervyn, se demandant pourquoi un ensorceleur ferait pareille chose.

Les charmes étaient tout aussi difficiles à jeter que les liaisons, mais bien moins restrictives. Ils n’offraient pas non plus le même bénéfice qu’une liaison, qui ouvrait à l’ensorceleur un accès à l’énergie magique d’une fée.

— Oui, répondit Callisto et il sembla encore plus bouleversé.

— Puis-je le voir ? demanda Mervyn.

Cela serait plus facile pour lui que de devoir demander à Callisto de lui expliquer les complexités du charme, ou en tout cas d’essayer. Comme c’était étrange : pourquoi se servir d’un charme et non d’une liaison ? À moins que l’ensorceleur en question n’ait pas réalisé que Callisto était fétaud, ce qui était une possibilité puisqu’il n’existait aucun moyen aisé de distinguer une fée d’un ensorceleur, à moins d’être présent lorsque l’une d’elles se servait de magie.

Callisto hocha la tête, ses doigts cafouillèrent avec les boutons de sa veste. Il lui fallut plusieurs minutes pour enlever toutes les couches qu’il portait en raison des tremblements de ses mains, mais Mervyn ne lui offrit pas son aide, certain que cela ne ferait qu’amplifier encore la nervosité de Callisto.

Lorsqu’il fut enfin dénudé, bien que Mervyn trouvât sa poitrine agréable à regarder, il fut complètement distrait de cette pensée par le panneau en métal carré apposé directement par-dessus le cœur de Callisto. Il était lisse et sans aucune marque distincte ; la peau qui l’entourait était rouge, enflammée, ce qui signifiait qu’il n’avait été posé que récemment.

Mervyn fronça les sourcils, tâtonna dans ses poches à la recherche de ses lunettes. Repoussant sa tasse de thé à moitié vide, il les chaussa et se leva.

— Puis-je ? s’enquit Mervyn avec un geste en direction du charme.

Callisto hocha brièvement, sèchement la tête et Mervyn s’avança, son attention entièrement rivée sur le panneau. Le sortilège devait se trouver à l’intérieur de la plaque, puisqu’il n’était pas visible du dehors. Le charme avait également dû être apposé par magie, car il n’y avait rien pour le maintenir en place, de ce que Mervyn pouvait en voir, mais à quoi pouvait-il bien servir ? Il lui faudrait jeter un sortilège de transposition pour discerner ce qu’il y avait de l’autre côté du panneau, ainsi que les marques du sortilège.

— J’ai besoin de jeter un sortilège de transposition, dit Mervyn.

Il leva la tête et regarda Callisto droit dans les yeux. Ils étaient plus proches qu’il ne l’aurait cru, mais il tâcha de ne pas laisser cela troubler son sang-froid. Il s’était approché très près de bien des clients auparavant, sans que cela ne le dérange. Ceci n’était guère différent.

— Qu’est-ce que ça fait ? demanda Callisto. (L’une de ses mains s’aventura vers la plaque en métal avant de retomber sur l’accoudoir du fauteuil.) Ça ne va pas l’arrêter, si ?

— Non, ça ne change absolument rien, le rassura Mervyn dont la curiosité refit à nouveau surface. (Callisto voulait que le charme soit modifié, avait-il dit, pas retiré entièrement.) Cela me donne simplement une image de l’autre côté, pour que je puisse voir les marques du sortilège qui composent le charme. Cela n’affecte en aucun cas le sortilège en lui-même.

— D’accord, dit Callisto.

Mervyn était prêt à parier que Callisto ne connaissait pas grand-chose à la magie des ensorceleurs. Le sortilège de transposition était simple et souvent utilisé. D’un autre côté, Callisto était fétaud, il avait donc une très bonne raison d’éviter les ensorceleurs.

— Juste un petit instant, dit Mervyn.

Il traversa la pièce jusqu’au petit secrétaire dans le coin. Evandie s’en plaignait sans cesse, arguant qu’il n’y avait pas sa place, mais Mervyn aimait l’accessibilité qu’il offrait : c’était bien plus pratique que d’avoir à se hâter à l’étage en quête d’un cahier.

Déverrouillant le tiroir central, Mervyn en retira un épais carnet, puis le referma et le verrouilla derechef. Ce cahier était ensorcelé avec l’un de ses charmes les plus astucieux : tout ce qu’il y inscrivait était copié dans un double qu’il gardait dans son atelier principal.

— Qui est l’ensorceleur qui vous a fait ça ? demanda Mervyn.

Il s’agissait peut-être là d’un sujet sensible, il en était conscient. Après tout, si Callisto faisait confiance à l’ensorceleur qui avait jeté le charme en premier lieu, il lui aurait demandé de le modifier personnellement. Malgré cela, connaître l’identité de l’ensorceleur pourrait se révéler utile dans le processus de modification, si jamais Mervyn était familier avec son mode de travail.

— Je ne sais pas, répondit Callisto. (Il parut encore plus misérable. Son épaule fut de nouveau parcourue de soubresauts, et Callisto secoua la tête, comme s’il réfutait quelque chose.) Je ne l’ai pas vu.

— D’accord, ce n’est rien, dit Mervyn.

Il était plus convaincu que jamais que quelque chose d’étrange et probablement d’illégal s’était produit. Peut-être Mervyn pourrait-il reconnaître le coupable d’après son sortilège, bien qu’il n’ait jamais été très doué pour identifier la signature d’un ensorceleur en se basant sur les marques de sortilège.

— Le sortilège de transposition sera indolore. Vous ne devriez rien ressentir lorsque je le lancerai. La seule chose qu’il fera, c’est de me montrer une image de ce qui se trouve de l’autre côté de la plaque, pour que je puisse voir l’ensemble du sortilège, ainsi que son fonctionnement, et savoir si je peux le modifier.

— D’accord, répéta Callisto sans pour autant avoir l’air très rassuré.

Mervyn ne pouvait lui en vouloir, pas après sa rencontre avec un ensorceleur inconnu lui ayant infligé un charme étrange qui était probablement la cause des symptômes physiques que Mervyn avait pu constater. Il aurait besoin d’entendre toute l’histoire de la bouche de Callisto, s’il parvenait à l’en convaincre.

— J’y vais, prévint Mervyn, voulant que Callisto soit aussi préparé que possible.

Après avoir murmuré à voix basse l’incantation du sortilège de transposition, Mervyn fronça les sourcils comme une image argentée et chancelante prenait forme dans les airs, au niveau de la poitrine de Callisto. Ce n’était pas seulement une plaque en métal, contrairement à ce que Mervyn avait présumé, mais un petit appareil métallique de la taille de ses deux poings réunis. Il prenait tout l’espace, ce qui signifiait…

— Il a pris votre cœur ? lâcha Mervyn à brûle-pourpoint.

Au même instant, il en fit tomber son carnet et perdit le contrôle du sortilège de transposition. L’image vacilla avant de disparaître, tandis même que Callisto amorçait un mouvement de recul.

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