Extrait: Encre et papier

Le magasin était merveilleusement silencieux.

La journée avait été chargée, encore plus que d’habitude, et l’état actuel de la boutique en était la preuve.

Bien qu’il ne soit pas l’heure de la fermeture, on s’en rapprochait suffisamment pour que son parâtre l’autorise à nettoyer l’endroit. Encore une demi-heure et il serait enfin tout seul. De temps en temps, il entendait un bruit de voix, quand son beau-père et ses demi-frères discutaient des comptes de la journée, bénéfices et pertes, et des divers clients.

Un parfum de nourriture flottait dans l’air, et son estomac gargouilla, mais il était trop avisé pour demander s’il pouvait avoir une part. Une fois qu’ils seraient partis et que le magasin serait propre, il se faufilerait pour aller chercher sa pitance.

En attendant, il nettoyait.

D’abord les encres, bouteille après bouteille, de toutes sortes et de couleurs variées. En les rangeant, il nota ce qui devrait être sorti de l’arrière boutique ultérieurement.

Il ne risquait pas de s’en occuper maintenant, son parâtre détestait être interrompu quand il faisait les comptes – et voir son agaçant beau-fils pouvait être compté comme une interruption.

Il fredonnait doucement en travaillant, passant des encres aux papiers, des plumes aux canifs, puis aux écritoires et toute la collection qui remplissait la petite boutique que sa mère avait acheté des années auparavant – et qui maintenant appartenait à son beau-père, ce qui le faisait toujours souffrir.

Au moins son beau-père ne l’avait pas simplement mis à la porte, ce qu’il avait craint. Le magasin ne lui appartiendrait jamais maintenant, contrairement à ce qu’il avait toujours espéré, mais il y travaillait toujours.

Même si c’était en tant que simple commis aux stocks et non en tant que vrai vendeur.

En soupirant, il repoussa ses tristes pensées et continua de faire les poussières et d’astiquer ; lentement le fredonnement revint, et avec lui, un léger sourire apparut sur son visage.

Une boucle de cheveux châtains s’échappa du lien de cuir qu’il utilisait pour les retenir en arrière, il la repoussa avec agacement alors qu’il nettoyait précautionneusement les boîtes en verre abritant les meilleurs produits de la boutique.

Dehors, la nuit était tranquille, en contradiction totale avec l’animation de la journée. Les lampadaires de la rue avaient été allumés peu de temps auparavant, et l’un d’eux se trouvait juste devant le magasin, diffusant une douce lumière jaune-orangée à travers la vitrine.

Une fois qu’il en eut fini avec l’extérieur des boîtes en verre, il ouvrit prudemment la première et commença à en nettoyer l’intérieur, sortant un chiffon doux pour s’occuper des canifs décorés qui coûtaient tous plus que ce qu’il gagnait en cinq ans.

Le léger bruit de la clochette attira son attention, le rendant à la fois anxieux et enthousiaste.

Anxieux parce qu’il n’était pas un vendeur, et son parâtre lui avait interdit de s’occuper des clients. Il ne convenait pas, selon son parâtre, à une tâche aussi importante et vitale.

Enthousiaste parce que sa mère l’avait laissé travailler en tant que vendeur, et il avait adoré cela.

Néanmoins, à cet instant précis, il aurait lui-même admis qu’il ne présentait pas comme il fallait. Il était seulement en chemise, les manches relevées jusqu’aux coudes ; sa chemise, ses hauts-de-chausses, ses bas et ses chaussures étaient vieux et usés – parfaitement convenables pour aller fouiller dans la réserve, mais pas pour se présenter en tant que vendeur dans un magasin de luxe et d’aussi bonne réputation.

Sans parler de ses cheveux et du fait qu’il était probablement couvert de taches d’encre.

— Il est tard, dit-il, en souriant chaleureusement à la personne. En quoi puis-je vous aider ?

L’homme sourit un peu honteusement.

— J’imagine qu’il est un peu tard pour acheter du papier.

— Pas du tout. En fait vous avez choisi le moment idéal, Monseigneur.

Il ne savait pas si l’homme appartenait à la noblesse, mais il avait cette élégance – et ce luxe ! Bien que ses vêtements paraissaient simples et sans prétention, ils étaient manifestement coûteux – un tissus de qualité, et une coupe raffinée. Le veston de soirée était d’un bleu canard intense renforcé par les hauts-de-chausses noirs, et ses cheveux étaient du même noir bleuté que l’encre la plus coûteuse du magasin. Ils étaient courts comparé à la mode actuelle, mais ça lui allait bien. Ils étaient juste assez longs pour y passer les doigts et s’en saisir.

Il stoppa ses pensées vagabondes et les chassa sévèrement.

— Cela vient juste de se calmer, si vous étiez venu plus tôt, vous auriez été serré comme une sardine. Que vous faut-il, pour que vous soyez ici à une heure si tardive ?

— De l’encre, répondit l’homme en contemplant le mur d’encre à disposition, en souriant étrangement. On m’a dit que c’était le meilleur endroit pour cela et je peux déjà remarquer que le conseil était judicieux.

Il rougit de plaisir. Les encres avaient toujours été ce qu’il préférait, et sa spécialité, il se tenait au courant des nouveaux types, couleurs et marques. Même son parâtre ne pouvait pas lui enlever cette tâche.

— Nous faisons de notre mieux pour vous satisfaire, Monseigneur.

— Rem, dit l’homme en souriant. Je m’appelle Rem, je vous prie. Et vous êtes… ?

— Oh, euh. Enitan, Monseigneur. Je veux dire, Rem.

— Enitan, dit Rem. Je cherche un coffret d’encres colorées de qualité. Elles doivent être capable de survivre à un long voyage, ce sont pour des lettres à destination d’un ami de l’autre côté de l’océan.

— Bien sûr, répondit Enitan.

Il ferma le coffret de verre qui était toujours ouvert. Il ramassa les chiffons qu’il utilisait pour nettoyer, alla derrière le comptoir pour les ranger, et se retourna vers le côté où étaient toutes les encres.

Il s’activa avec aisance et commença à sortir plusieurs bouteilles.

— Avez-vous une limite de prix ?

— Non, répondit Rem, le prix est sans importance.

C’était bien un noble, dans ce cas. Même un commerçant fortuné ne qualifierait jamais un prix de « sans importance ». Lorsqu’il lui avait demandé de l’appeler par son prénom, cela avait légèrement déconcerté Enitan, les nobles n’étant jamais aussi familiers, mais l’argent lui ôtait tous ses doutes.

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