Extrait: Le Prince de la Planète oubliée

Valfe quitta Kolen comme le froid soleil bleu se levait par-dessus le désert austère de Gatar. Il avait dépensé ses derniers crédits sur deux cellules d’essence afin de pouvoir sortir de la Vallée du Cratère et y revenir. Il espérait simplement que sa moto tiendrait le coup suffisamment longtemps pour le ramener chez lui avant la fermeture.

C’était pendant la journée qu’il faisait le plus froid, quand les rayons du soleil perçaient à travers les couches de cuir et de tissu synthétiques, le glaçant jusqu’à l’os. Il contracta ses muscles par réflexe et se recroquevilla sur le véhicule à peine en état de marche, protégeant son visage du vent qui le fouettait et s’apprêtant au long et froid voyage.

Il n’y avait rien d’ostentatoire au sujet de sa destination, rien du tout : c’était une plaine plate encerclée de toute part par des pics acérés et des falaises poussiéreuses, qui projetaient des ombres larges, plus sombres encore que le crépuscule. La seule assurance qu’il avait d’être au bon endroit lui venait du vieux scanner rabiboché qu’il tirait de sa poche de poitrine de temps à autre, son mécanisme enchanté par Annite pour le mener tout droit à sa récompense. Supposément, en tout cas, se dit-il sobrement tandis qu’il descendait de sa moto et suivait la direction indiquée par l’indicateur qui palpitait doucement. Ses bottes ne faisaient aucun bruit sur le sol dur tandis qu’il marchait, mais elles soulevaient la poussière stagnante qui tournoyait autour de lui. C’était comme si personne n’avait foulé ce terrain depuis des centaines d’années. Il était dit qu’à une époque, la planète Gatar toute entière était couverte de grandes citées et de forêts, mais il ne subsistait aucun signe de cela, et Valfe répugnait à croire aux contes et légendes.

Il ralentit l’allure lorsque la petite lueur bleue qui indiquait son propre corps et la boule incandescente blanche représentant sa destination se superposèrent. Le scanner émit un petit bruit encourageant. Il soupira et jeta un regard autour de lui, sans rien voir. Il leva les yeux… rien, en dehors des étoiles faiblardes et du ciel azur poussiéreux.

– En dessous, donc, marmonna-t-il en s’accroupissant pour examiner la roche sèche au sol.

Il retira ses gants en cuir usés et, après un instant d’hésitation, posa les paumes par terre. Puis, avec un regard furtif alentour, il laissa sa magie émerger de ses mains. Tout à coup, il sentit à nouveau la chaleur dans son corps. La forme noire et opaque qui représentait sa magie se fraya lentement un chemin vers le bas, s’immisçant dans les lézardes et repoussant la terre dans sa quête.

Rien… rien… et soudain, aha ! Sa magie se connecta à quelque chose… quelque chose de si brillant et vaste qu’il pouvait difficilement en croire ses propres sens, et l’image dans son esprit n’était que celle d’une lumière aveuglante. Lentement, précautionneusement, il repoussa la roche avec sa magie, jusqu’à ce qu’une profonde crevasse s’ouvrît dans la terre. Il dirigea sa magie sous l’objet et se mit à le soulever avec circonspection. Pour Annite, ça aurait été une tâche facile… mais sa magie à elle était faite pour ce genre de manipulations délicates. Celle de Valfe était bien plus idéale en tant que force destructrice, et il n’avait jamais pris la peine de l’affûter, aussi cela se révéla très difficile pour lui.

Après quelques échecs, et avoir bien failli s’en aller de rage, il finit par apercevoir un bout de l’objet au milieu de la masse noire de sa magie et il tendit la main vers le bas pour l’attraper. Pour une chose qui avait émis une telle brillance dans son esprit, elle était d’une simplicité trompeuse : un petit cristal transparent, luisant dans la faible lumière. Il faisait à peu près la taille de sa main, et ses bords étaient terriblement tranchants. Valfe le souleva pour l’examiner, et se faisant son regard remarqua une forme sombre se profilant à l’horizon.

Une vague de panique s’éleva en lui. Il jura, la voix rauque, et fourra en toute hâte le cristal dans sa poche de poitrine, agacé contre lui-même d’avoir négligé les alentours. Puis il se leva, lentement et calmement, afin de ne pas alarmer les loups.

Ils se tenaient sur la crête d’une large falaise, à quelques vingt mètres de là environ, leurs yeux brillant d’une lueur verte maladive et leurs mâchoires dégoulinant de salive. Valfe ignorait comment ils avaient pu survivre vu la faible quantité et la mutation de la faune et la flore de Gatar, mais il soupçonnait qu’ils avaient été aidés. Il ne pensait pas qu’il restait encore le moindre animal sauvage dans les parages, mais il savait que parfois, les scientifiques koleni s’adonnaient à des expériences sur les animaux et les relâchaient dans la nature pour qu’ils y meurent une fois leur utilité passée. Ils étaient probablement déjà enragés et à moitié morts de faim, mais il savait que ces mâchoires pouvaient le briser en deux s’il les laissait trop s’approcher. Il n’en avait guère l’intention.

Sa moto était plus proche des loups que de lui, mais s’il pouvait prendre un peu d’avance avant qu’ils ne remarquent sa présence…

Il leva les mains pour remettre ses gants, et le chef de la meute fit claquer ses mâchoires et lâcha un léger grondement. Au temps pour lui. Eh bien, il n’avait plus d’autre choix. Il enfonça son talon dans le sol, puis, aussi vite que possible, il courut vers sa moto.

Ils furent plus rapides… il aurait dû le savoir. Et ils étaient plus gros qu’il ne s’y était attendu. Il avait combattu des hommes de quatre-vingt-dix kilos dans des endroits étroits par le passé et avait eu le dessus sans problème, mais ceci s’avèrerait légèrement plus difficile.

Lorsqu’il fut certain de ne pouvoir atteindre sa moto à temps, Valfe s’arrêta et, pendant les derniers instants avant qu’ils ne soient sur lui, il rassembla la totalité de sa puissance et se prépara au combat. L’idée qu’il pourrait ne pas gagner ne fut qu’une brève pensée. S’il mourait, ce ne serait qu’une mesure anticipée à l’inévitable, et ce serait une bien meilleure mort que les alternatives offertes à son espèce. Mais Anni se demanderait ce qui lui était arrivé. Peut-être même s’en voudrait-elle. Ça, il ne le voulait pas.

Juste avant de l’atteindre, les loups quittèrent le sol, leurs épaisses pattes arrière les propulsant droit sur lui. Mais Valfe était prêt. Il tendit les bras de toutes ses forces, et d’épaisses bandes noires de magie jaillirent de lui telles des faux. Il y eut quelques aboiements de panique tandis que les faux tranchaient en même temps dans les chairs de plusieurs loups, la puissance de sa magie repoussa la meute, et certains s’écrasèrent au sol. Il se stabilisa tandis que trois d’entre eux se relevaient, leurs camarades fauchés gémissant ou grondant de colère. L’un d’eux se jeta sur lui et Valfe répondit par une nouvelle vague de magie, qui repoussa l’animal dans un cri de douleur.

Valfe se détourna de lui pour se concentrer sur les deux autres. L’un d’eux gronda et lâcha même un gros aboiement, mais après ça il recula, visiblement apeuré. Les autres, ceux qui étaient encore en vie, l’imitèrent, se traînant derrière leur camarade. Seul l’un d’entre eux restait, fixant Valfe droit dans les yeux et grognant doucement. Il était clair que celui-là était plus mesquin que les autres. Plus petit, aussi, donc il devait avoir faim, et il y avait une étincelle dans ses yeux qui ne pouvait être que celle de la folie.

— Vas-y, attaque-moi, le nargua-t-il. Allez, j’ai pas toute la journée. Viens…

Le loup jaillit, plus rapide qu’il ne l’avait anticipé, et au lieu de viser sa poitrine ou sa gorge, il enfonça ses crocs dans la jambe de Valfe, déchirant le tissu et la chair. Une douleur aiguë se propagea dans toute sa jambe tandis que les crocs s’enfonçaient profondément.

— Argh ! s’écria Valfe.

D’instinct, il s’agrippa à la bête pour l’écarter. Elle enfonça ses crocs de plus belle en grognant. La douleur était immense, comme si un parasite s’enfonçait en lui. Valfe lâcha un nouveau cri, de colère cette fois, et d’un mouvement rapide il attrapa la fourrure sale et mouchetée autour du cou du loup. Il prit une profonde inspiration pour se préparer, puis envoya une fine lame de magie vers le bas, tranchant la moelle épinière de la bête. Du sang marbré et âcre gicla, éclaboussa ses vêtements.

Ptesh !,/em> Merde !

Grâce à l’adrénaline parcourant toujours ses veines, Valfe repoussa la carcasse avec le reste de ses forces et, tout en continuant à jurer, se mit à claudiquer vers sa moto. La douleur le percutait à chaque pas, et il saignait profusément. Mais il n’avait ni le temps ni les moyens de soigner sa blessure. Il devait être rentré avant la fermeture. Alors seulement pourrait-il s’en occuper.

Tandis qu’il rentrait chez lui, sa jambe palpitant, la pensée principale qui lui traversa l’esprit était qu’Annite avait intérêt à être reconnaissante. Il était le meilleur des maris à avoir jamais existé.

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