Extrait: Les Flammes sacrées

Dym attendit patiemment que la cathédrale ne se vide, en haut des marches menant à l’autel pour le cas où l’un des fidèles souhaiterait lui parler. Personne ne vint. Il en avait l’habitude, même si la douleur ne s’amenuisait pas pour autant.

Il fut un temps où le Grand Prêtre de Pozhar était estimé comme un être de confiance et de valeur, où l’on venait lui demander conseil pour toute chose. Dym ne s’accoutumerait jamais à être devenu une source de peur et de haine. Mais derrière lui se dressait la porte menant aux Flammes sacrées auxquelles un peu moins de mille Réceptacles avaient été sacrifiés ; le dernier d’entre eux un an à peine auparavant. Le peuple les associerait pour toujours, lui et sa position de Grand Prêtre, aux sacrifices.

Quand, enfin, la cathédrale fut vide, Dym s’affaira à mettre de l’ordre, ramassant minutieusement les divers objets et vêtements que les fidèles avaient oubliés. Il donnerait ces trouvailles à ses prêtres pour qu’ils retrouvent les propriétaires et leur ramènent leur dû. Ses tâches immédiates achevées, il prit le temps d’admirer le sanctuaire, comme il en avait coutume. Il ne se lassait jamais de sa beauté intemporelle.

Des mosaïques emplissaient le sommet des aiguilles, racontant d’anciens récits de leurs couleurs passées. Le long des murs, les vitraux eux dépeignaient des scènes depuis longtemps oubliées par beaucoup : un gigantesque serpent opalin étendu sur un rocher prenait un bain de soleil ; une magnifique femme aux ailes de papillon couleurs de l’arc-en-ciel caressait le museau d’un pégase et d’une licorne ; un homme aux cheveux sombres et aux yeux d’or était accompagné par un loup noir et une jument à la robe dorée ; trois hommes vêtus de sarongs aux teintes vives, leurs cheveux bleu foncé leur tombant à la taille. Image après image, histoire après histoire, souvenir après souvenir.

Tous oubliés et mépris, incapables de surmonter la peur apparue un peu plus de neuf cents ans auparavant, le feu, le sang, les neuf cent quatre-vingt-dix-huit corps incinérés jusqu’à présent.

Dym soupira légèrement et s’en alla ; se glissant dans les arrière-salles, il se dirigea vers ses quartiers privés. Il traversa le salon à l’avant, son bureau et sa chambre à coucher en direction de la salle de bains, qui était commodément reliée à sa chambre par le biais d’un vestiaire.

Dym s’arrêta dans le dressing et retira sa soutane ornée de cérémonie qu’il mit de côté avant de passer dans la salle d’eau, où il se glissa dans le bain fumant et riche en minéraux qui lui arrivait à hauteur des cuisses. Il s’assit sur le banc qui faisait le tour du bassin, reposa sa tête contre le bord et soupira.

Il ne restait que deux Réceptacles. Ces mots s’entrechoquaient dans les confins de son esprit sans arrêt et faisaient battre la chamade à son cœur. Ses mains se mettaient à trembler s’il oubliait de se contrôler. Tant d’années, tant de sacrifices, et il n’en restait enfin plus que deux.

Bientôt, très bientôt, tout serait enfin terminé. Plus de Réceptacles. Plus d’inquiétudes. Plus d’attente. Il n’aurait plus à passer toutes ses journées tendu, ne serait plus assailli par des cauchemars ni des nuits blanches comme c’était le cas parfois. Tout cela allait prendre fin. Il n’aurait plus qu’à le supporter deux dernières fois.

Lorsque l’eau chaude l’eut détendit autant que faire se put, Dym ressortit et retourna dans son vestiaire, se sécha à l’aide d’une serviette avant d’enfiler des sous-vêtements, un caleçon long et une chemise légère. Il mit une sous-robe or foncé par-dessus, la secouant pour enlever les plis avant de glisser une robe rouge foncé brodées de fils d’or le long des extrémités qui représentaient des prières.

Il maintint la tenue en place par une ceinture en mailles dorées sertie de rubys. Ses lèvres se pincèrent en une ligne fine tandis que des souvenirs qu’il préférait pourtant garder enterrés refaisaient malgré tout surface, lui remettant en mémoire le jour où on lui avait fait don de la ceinture :

— Je n’ai guère besoin d’une telle parure.

— Prends-la quand même. Personne n’a besoin de telles choses, ce n’est pas là le but. Le but est de se faire plaisir.

Dym rougit, ne voulant pas se laisser aller à penser au plaisir en cet instant.

— Pas pour moi.

— Prends-la, pour moi.

La douce requête, le sourire tendre, le firent soupirer et céder la défaite.

Laissant le vestiaire derrière lui, Dym traversa sa suite à vive allure en sens inverse. De retour dans la cathédrale, il se rendit de l’autre côté, franchit le couloir au bout duquel une porte à doubles battants reliait la Cathédrale du Feu sacré au palais royal. Les larges et hautes portes en bois richement gravées étaient gardées par des soldats qui s’inclinèrent bien bas devant lui avant de lui ouvrir le passage.

Une fois dans le palais, Dym oublia les odeurs d’encens et de cendre, inondé à leur place par les senteurs de fleurs et de parfums onéreux ainsi que la présence de trop de monde. Il ignora les individus qu’il rencontra tandis qu’il traversait le labyrinthe des couloirs du palais, bien qu’il sourît brièvement lorsqu’on le saluât d’un signe de tête ou d’une semi-révérence. La plupart se contentaient de l’ignorer avec politesse, et il ne pouvait guère le leur reprocher : ils étaient trop intimidés pour se référer au protocole. Il en était certes blessé, mais il ne pouvait les réprimander.

Il atteignit finalement le Petit Salon de la Reine, et le garde en service lui ouvrit la porte en bois parée de fleurs en verre coloré, s’inclinant lorsque Dym passa devant lui. À l’intérieur, il trouva la Princesse Sonya assise au bout d’une petite table rectangulaire. Les rayons du soleil matinal perçaient par la rangée de fenêtre dans son dos, enflammant sa chevelure rousse et approfondissant la chaleur de ses yeux ambrés. Directement à sa droite, beau et froid dans sa tenue entièrement noire, se tenait le Seigneur Nikolaï Krasny, Duc d’Alkaëv et Conseiller du Tsar. Face à lui, à la gauche de Sonya, était le Seigneur Osip Zholty, le Duc de Vaklov et Ministre de la Magie.

En théorie, le Grand Prêtre et le Ministre de la Magie surveillaient et régulaient ensemble l’usage de la magie sur toute l’étendue du pays. En pratique, Zholty préférait côtoyer Dym le moins possible tout en se servant des plumes de feu dès qu’il en avait l’occasion.

Dym le trouvait fatigant, mais se gardait bien de s’exprimer sur la question pour la même raison que tous se taisaient : Zholty était formellement fiancé à la Princesse Sonya, la sœur cadette du Tsar. Le Tsar grièvement malade, au point que Sonya elle-même n’avait plus d’espoir de le voir s’en remettre… il était donc sage d’avoir recours à la discrétion.

— Bénédiction du matin, Princesse, Monsieur le Ministre, Conseiller, salua-t-il.

Il s’inclina avant de prendre place, arrangeant les plis et replis de sa soutane autour de lui.

— Bénédiction du matin, répondit la Princesse Sonya avec un sourire chaleureux.

Elle fit un petit signe de tête à l’attention d’un domestique pour qu’il serve du thé à Dym. Un nouveau hochement et les trois valets quittèrent la pièce en silence, les laissant tous les quatre.

— Merci d’être venu si tôt, dit Sonya en joignant ses mains sur la table.

Elle était resplendissante dans sa robe orange sanguine, des perles et de l’ambre encerclant sa gorge et tombant de ses oreilles, un diadème de perles et de diamants niché dans sa chevelure rousse artistiquement coiffée. Ses yeux ne charriaient qu’un faible éclat de magie, car elle n’en faisait que rarement usage.

— Dym, d’après vous, combien de temps nous faudra-t-il pour trouver les deux derniers Réceptacles ?

Krasny reposa sa tasse de thé, la fine porcelaine tintant contre la soucoupe sur laquelle il la plaça. Le front profondément plissé, il dit :

— J’ai du mal à croire qu’il n’en reste plus que deux. Après si longtemps, cela me semble surréel d’en être enfin proche de la fin. Je crois bien que les choses vont s’accélérer, à présent.

— Très vite, acquiesça Dym. Après le sacrifice de chaque Réceptacle, le suivant est toujours plus rapide. Nous trouverons le neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième dans quelques jours à peine. Une fois ce Réceptacle accueilli par les Flammes sacrées, le suivant sera localisé en quelques heures seulement.

Sonya hocha la tête, pinça les lèvres.

— Bien. Le peuple se réjouira de savoir que cette tâche est enfin accomplie après plus de neuf cents ans de ces horribles chasses à l’homme. Je vais commencer les préparatifs d’une célébration, que nous tiendrons après une période de deuil respectable. Il est temps de se débarrasser de cette ombre qui nous tiraillait. Nous avons suffisamment d’ombres menaçantes rien qu’en possédant une frontière commune avec la Schatten.

— J’ai entendu parler d’une nouvelle attaque dans les montagnes, murmura Krasny. (Il reprit sa tasse de thé, en but une gorgée avant d’ajouter :) J’avais l’intention de m’y rendre dès cet après-midi ou demain pour leur apporter le peu d’aide dont je dispose.

Face à lui, Zholty ricana.

— Le peu ? Le rien, plutôt. Personne ne grimpe dans les Montagnes Acérées à moins de ne chercher la mort. Ça leur apprendra à être aussi stupides. Nous avons besoin de vous ici ; il n’y a aucune raison valable d’aller vous balader au nord en quête de spectres et de légendes.

— C’est une très bonne chose que je ne compte ni sur vos conseils ni votre opinion, répondit calmement Krasny. Je partirai pour le nord leur offrir mon aide. Il n’y a pas grand-chose qui me retienne ici pour le moment. Lorsque le Réceptacle sera localisé, la magie m’attirera sur le chemin que je dois prendre. En attendant, que suis-je censé faire ? Nous n’avons guère de dignitaires étrangers à occuper, en particulier depuis que la Kundou s’est pratiquement effondrée l’année dernière. Sa Majesté n’a guère besoin de m…

Sonya s’agita à ses paroles.

— Il parle de toi sans arrêt, Kolya.

Les lèvres de Krasny se pincèrent.

— Il peut dire tout ce qu’il veut. Je n’ai aucun intérêt pour des mots prononcés bien trop tard.

— Mais Kolya…

— Non, cingla froidement Krasny.

Leurs yeux se croisèrent longuement avant que Sonya ne tournât la tête avec un petit bruit de frustration. Zholty tendit le bras pour recouvrir la main de sa fiancée avec la sienne, dirigeant à son tour un regard furieux vers Krasny. Au bout d’un moment, ses yeux gris foncé se détournèrent également.

Dym bougea sur son siège, attirant l’attention de tous, et dit :

— Seigneur Krasny, si le cœur vous en dit de venir me voir avant votre départ, je m’assurerais que vous soyez bien approvisionné en plumes de feu pour les Montagnes Acérées.

— En parlant des plumes, dit Sonya. (Son ton indiquait qu’elle touchait là à un sujet désagréable, mais Dym s’y était attendu. Ils s’y étaient tous attendus, à voir les expressions sur leurs visages : le mécontentement chez Zholty, la gravité chez Krasny.) La loi a toujours dicté que l’usage de la magie ne serait accordé que dans le but exclusif de pourchasser les Réceptacles et de détruire Saint Zhar Ptitsa une fois pour toute. Nous avons, au vu des événements, étendu ce droit au-delà des dictats de la loi au cours des siècles. Mais la loi reste la loi, et il me faut la respecter. Une fois le dernier sacrifice accompli, nous cesserons la pratique de la magie.

Zholty changea de position, impatient.

— Tu n’es pas sérieuse, tu ne peux pas nous débarrasser de toute magie ! Sonya, sois raisonnable. Nous serions la risée de tous…

— Je ne pense pas que la Kundou soit devenue la risée de qui que ce soit, rétorqua placidement Krasny. De fait, après un début certes tumultueux, ils ont réussi à s’en sortir très bien sans magie. Que les rumeurs du retour des Dragons des Trois Tempêtes soient vraies ou non, je ne pourrais le dire. Je sais, en revanche, que les océans se sont apaisés et qu’il n’y a pas eu une seule attaque de sirène depuis un an. La Kundou prospère, et il n’y a pas la moindre goutte de magie à déceler dans le sang de ses habitants.

Dym sourit légèrement tandis que Zholty retroussait les lèvres et refusait d’en démordre :

— La Kundou n’a guère besoin de magie puisqu’elle contrôle les mers. Sur quoi avons-nous le contrôle ? Une terre en proie à la neige pour une durée toujours plus étendue chaque année. La saison des moissons disparaît peu à peu, les réserves de nourriture s’amenuisent, et la trésorerie fond comme glace au soleil de par les denrées qui ne poussent plus et qu’il nous faut importer.

— Quel rapport cela a-t-il avec la magie ? répliqua Krasny. Ne prétendez guère vous soucier de problèmes pour lesquels vous n’avez en réalité cure.

Zholty le regarda avec une hostilité manifeste.

— Je veux dire qu’une fois que les plumes de feu ne seront plus nécessaires à la chasse aux Réceptacles, la magie pourrait servir à aider le pays. Nous devrions explorer de nouvelles méthodes de pratiquer la magie, et non nous en débarrasser. La Pozhar a besoin de la magie.

— Une fois les sacrifices achevés et les ombres du passé loin derrière la Pozhar, tous ces problèmes dont vous parlez devraient s’atténuer, intervint Dym. Nous n’aurons pas besoin de la magie pour tout arranger.

Transférant son mépris vers Dym, Zholty répliqua :

— Qu’en savez-vous ? Personne ne peut le savoir. Les lois gouvernant la magie ont été édictées il y a bien longtemps ; à une époque que nous ne sommes pas suffisamment incultes pour réciproquer. Je me moque de ce que vous pouvez bien dire : la Pozhar a besoin de magie !

— Les enfants de Pozhar ont jadis vécus heureux sans aucune magie, dit Dym. Ils vivront à nouveaux heureux sans elle.

Zholty lui envoya un rictus, ses yeux ambrés se mirent à scintiller de cette magie dont il se repaissait tant.

— Que pouvez-vous bien connaître de l’époque où nous n’avions pas de magie ? Vous avez à peine trente…

— J’ai trente-six ans, l’interrompit Dym, la commissure de ses lèvres s’incurvant faiblement. Je ne voulais pas paraître arrogant, je m’en excuse, Votre Grâce. Mon commentaire ne faisait guère plus que montre de ce que je connais de l’Histoire. À la défense de Son Altesse, les récits historiques d’après la Disparition regorgent de carnages de sorciers. Je concède vos inquiétudes, Monsieur le Ministre, mais je conviens également que nous vivrons mieux sans magie une fois que nous serons de nouveau à l’abri.

— Je suis d’accord, de toute évidence, ajouta Krasny.

Le regard qu’il donna à Zholty le mettait au défi de débattre avec lui.

Les lèvres de Zholty s’étirèrent en un fin sourire :

— On vous considère comme le « sorcier » le plus talentueux de ce pays, cousin. Je pense que vous aurez beaucoup plus de mal à vous adapter à une vie sans magie que vous ne l’anticipez.

— Vous n’êtes pas encore mon cousin, cingla Krasny.

Sa voix était si froide que Zholty eut un mouvement de recul avant de pouvoir se rattraper.

— Suffit ! tonna Sonya, levant les mains pour accentuer son ordre et prévenir toute autre dispute. Vous vous comportez comme s’il s’agissait d’un débat. Je vous l’assure, ça ne l’est pas. Ma décision est définitive. Une fois le dernier Réceptacle sacrifié, nous détruirons les plumes de feu restantes et cesserons toute pratique de la magie. Je ne vous ai pas fait venir pour en débattre. Je vous ai fait venir pour vous informer que tel serait le cas. Me suis-je bien faite comprendre, Messieurs ?

— Oui, Altesse, répondirent-ils tous en chœur, bien que Zholty le fît d’un air irritable.

Dym n’enviait guère la discussion à laquelle Sonya serait sujette plus tard par son fiancé. Zholty se leva, prit la main de Sonya dont il embrassa lentement le dos.

— Je te reverrai à l’heure du thé, Sonya.

— Bien sûr, murmura-t-elle. (Elle l’attira plus près pour lui embrasser la joue et le laissa faire de même.) Ne sois pas trop dur avec le Conseil.

Zholty sourit d’un air suffisant. Il balaya des grains de poussière imaginaires de sa veste bleu foncé et réajusta ses gants gris pâle.

— Le conseil est constitué de gosses, mais comme tu voudras, ma princesse.

Il s’inclina en une profonde et élégante révérence, accorda de brefs hochements de tête à Krasny et Dym, puis s’en fut.

Krasny expira toute son irritation.

— Dois-tu vraiment l’épouser, Sonya ? Je pense que tu t’en tirerais mieux en mariant un voleur trouvé dans la rue.

— Mon frère se meurt ; le peuple sera rassuré de savoir que je me suis remariée et que je ne risque pas de mourir moi aussi sans héritier, répondit Sonya avec un soupir.

— Tu as tout juste quarante ans, tu ne vas pas…

Sonya lui jeta un regard et Krasny se ravisa, prenant une nouvelle gorgée de thé. Reposant sa tasse avec un léger tintement, il dit :

— Sérieusement, je peux même choisir le larron moi-même. Un beau et preste pickpocket, il serait déjà plus honnête que…

Sonya frappa le plat de sa main contre la table :

— Si tu ne veux pas qu’il devienne mon consort, tu n’as qu’à aller voir mon frère ! cingla-t-elle. (Krasny tourna la tête. La voix de Sonya contenait des traces de larmes lorsqu’elle dit :) Kolya, il se meurt et tout ce qu’il veut…

— Je n’ai que faire de ce qu’il veut, la coupa Krasny, ses yeux dorés croisant les siens avec froideur. Il a eut toutes ses chances au fil des années. Je lui en ai données plus qu’il n’en méritait. J’ai tourné la page. Il est bien trop tard pour lui s’attendre à ce que ses désirs m’importent encore désormais. Ne m’en parle plus jamais.

Il se leva et partit, les ignorant tous deux et manquant de justesse de faire claquer la porte derrière lui.

Dym se leva et se rapprocha de Sonya, lui tendit sans rien dire un mouchoir en lin couleur crème. Elle le prit avec un sourire chancelant et se tamponna les yeux.

— Je vous prie de m’excuser pour vous avoir infliger nos querelles familiales, Votre Sainteté.

— Vous n’avez pas à vous en excuser, je vous en conjure, Altesse. Je suis désolé de constater que tant de problèmes vous accablent, et j’admire la grâce avec laquelle vous les gérer tous. (Il prit une de ses mains dans les deux siennes et serra doucement.) Soyez en paix, Princesse, je vous prie. Je suis là pour guider et réchauffer, et non pour jeter un jugement froid.

Sonya renifla contre le mouchoir, se sécha une nouvelle fois les yeux avec, puis le serra en boule dans son poing.

— Pourquoi doivent-ils se montrer si obstinés ? Je suis las de devoir arguer avec eux deux.

Dym recouvrit sa main de l’une des siennes et jeta en silence un sortilège d’apaisement qu’elle ne remarquerait pas. Il sourit légèrement lorsqu’elle arrêta de pleurer et se détendit un peu dans sa chaise.

— Plus l’émotion est chaude et brillante, plus elle brûle fort. Votre fiancé est terrifié à l’idée de ne plus avoir recours à cette magie qui a gouverné toute sa vie jusqu’à présent. Votre cousin est en train de perdre l’homme qu’il aime de toute évidence encore, quoi qu’il puisse vouloir nous faire croire. Ils ne devraient pas apaiser leurs craintes en vaines chamailleries, mais j’ai vu des hommes faire bien pire pour beaucoup moins. Leur colère finira pas s’éteindre et alors ils se comporteront avec plus de raison.

— Je l’espère, répondit Sonya avec un soupir. (Elle se massa les tempes du bout des doigts.) Passons aux choses sérieuses, alors. Quand avez-vous prévu de chercher le Réceptacle suivant ?

— Ce soir, dit Dym. Je pense qu’il ne me faudra pas longtemps pour trouver les deux derniers. Quelques semaines, tout au pire, mais plus probablement quelques jours à peine.

Sonya hocha la tête.

— Tant de vies perdues, et il en reste encore deux. Vous demandez-vous jamais si ce que nous faisons est juste ? Est-ce mal d’avouer qu’il m’arrive parfois de douter ?

— L’on devrait toujours hésiter avant de prendre la vie d’autrui, répondit doucement Dym. Je serais inquiet d’apprendre que cela ne vous bouleverse pas. Mais n’ayez crainte, Altesse, ce que nous faisons servira au bien de tous. Nous en avons presque terminé, et lorsque ce sera le cas, vous verrez que tout cela en valait la peine. Nous n’agissons point en vain, je vous le promets.

— Si jeune et pourtant si sage, dit Sonya avec la trace d’un sourire sincère. Comment pouvez-vous déjà être aussi sage, Votre Sainteté ?

Dym sourit légèrement.

— Je ne suis guère sage, j’ai simplement le don de le faire croire. Mon tuteur, lorsque j’étais jeune, disait que je possédais une contenance très solennelle. C’a toujours été le cas, ce qui aide vraiment pour un prêtre.

— Vous êtes la personne la plus distincte et solennelle que je connaisse, il est vrai, dit Sonya. Comme j’aimerais que le reste de ma cour possède ne serait-ce que la moitié de votre calme. Mais je vous ai suffisamment retenu, Votre Sainteté. Je sais que vous avez bien mieux à faire que de me tenir compagnie. Il faut que j’aille retrouver mon prétendant. Puisse les Flammes vous réchauffer et vous guider.

Elle se leva et Dym avec elle ; il prit la main qu’elle leva et lui embrassa les phalanges. Elle serra ses doigts, lui offrit un autre sourire, léger mais sincère, avant de s’en aller. Dym s’attarda un instant pour terminer son thé, puis s’en fut à son tour, rebroussant lentement chemin vers sa cathédrale.

Il ne fut pas entièrement surpris de trouver Krasny dans le sanctuaire, tête penchée en arrière tandis qu’il observait les vitraux de l’aile ouest, les faisceaux de lumière solaire semblant enflammer ses brillants cheveux. Il avait déjà remplacé ses apparats de cour par des vêtements de voyage, plus épais ; ses cheveux étaient maintenus en arrière par une natte, une épée sanglée à sa hanche, et les sacoches de sa selle attendait sur un banc proche.

— Votre Grâce, le salua poliment Dym. Laissez-moi un moment et j’irai vous chercher les plumes de feu.

— Quel dommage que les histoires de ces vitraux soient en grande partie perdues. Les connaissez-vous toutes ? Je connais celle-là, celle du loup qui aida un jeune paysan à devenir le premier tsar, dit Krasny. (Il indiqua le vitrail où un homme aux cheveux foncés se tenait près d’un loup et d’une jument à la robe dorée.) Mais je ne connais pas celle-là. Connaissez-vous le récit qui s’y cache ? demanda-t-il.

Du menton, il désigna l’un des châssis. Les vitraux étaient de larges et hauts rectangles au sommet arqué, dix de chaque côté du sanctuaire.

— J’ai pu déduire la plupart des récits décrits ici au fil des ans, mais celui-là continue de m’échapper.

Dym regarda l’image en question, celle d’un petit garçon endormi sous un pommier aux fruits d’or.

— Non, malheureusement, je l’ignore. Les prêtres font de leur mieux pour transmettre les histoires, mais chaque année voit son lot de pertes.

Krasny hocha la tête et se tourna finalement vers lui.

— Sonya est-elle très contrariée ?

— Oui, répondit Dym qui emboîta le pas à Krasny, tous deux se dirigeant vers les arrière-salles de la cathédrale. Elle est surtout inquiète pour Sa Majesté et votre refus continu de le voir. Mais à cela s’ajoute également son inquiétude pour les Réceptacles, le peuple, et toutes ces autres choses qui pèsent sur la conscience de tout bon monarque.

— C’est une excellente souveraine, concourra Krasny. J’ai toujours pensé qu’il était dommage qu’elle ne fût pas l’aînée.

Dym ne commenta pas cette remarque, mais dit :

— Vous devriez aller le voir. Il vaut mieux dire et entendre certains mots trop tard que jamais.

— On me le dit souvent, voire sans arrêt. Je suis venu chercher des plumes de feu, prêtre, pas un sermon. Ce qu’il y a ou non entre Sa Majesté et moi-même nous regarde, et je serai gré au reste du monde de bien vouloir rester en-dehors de nos affaires.

Inclinant le chef, Dym murmura :

— Bien entendu, Votre Grâce. Mes excuses. Par ici.

Il prit la tête de leur petit groupe, traversant son bureau privé en direction d’une porte tout à l’arrière. Il tira l’anneau de passe-partout attaché à sa taille et déverrouilla la porte tandis qu’il posait son autre main sur le battant pour dissoudre le sortilège de scellage et de protection qu’il y avait placé.

— Comme toujours, votre capacité d’ensorcellement m’impressionne, félicita Krasny avec un grognement.

— Vous n’avez pas grand-chose à m’envier, Votre Grâce, répondit doucement Dym.

Il poussa la porte. Claquant les doigts, il activa le sortilège de lumière à l’intérieur, révélant une petite pièce emplie d’une myriade de boîtes soigneusement rangées sur les étagères qui recouvraient la plus grande partie des trois murs. Les espaces qui n’étaient pas pris par les rayonnages étaient réservés aux larges malles qu’on avait fichées sous ces derniers.

Se rendant au fond de la pièce, Dym tendit la main vers la toute dernière planche et en retira une boîte en bois gravée de fleurs et de plumes, scellée par un enchantement complexe et presque trop chaude au toucher. La prenant, il la porta jusqu’à son bureau et la posa sur la grande table en bois foncé sous les larges fenêtres. Au dehors, le monde était inondé de neige, brillante et vive sous le soleil hivernal. Des volutes de fumée s’élevaient de diverses cheminées, et loin à l’horizon, il pouvait voir les aiguilles colorées de la Cathédrale des Cendres, la grande sœur de la Cathédrale du Feu sacré ajointe au palais.

Les doigts en éventail au-dessus de la boîte, il fit appel à sa magie et brisa le sortilège qui la maintenait close. Soulevant le couvercle, il en observa le contenu : la moitié des plumes de feu qu’il restait au pays. L’autre moitié était gardée par le Ministre de la Magie.

Il en ramassa une, incapable de ne pas admirer la beauté des plumes de feu en dépit du fait qu’elles étaient créés lors de la mort d’un Réceptacle. Un millier de plumes de feu à chaque sacrifice, gardées et utilisées avec parcimonie de par les siècles pour accorder l’usage de la magie à ceux qui en recevaient le droit. Certes, une fois le droit accordé, les plumes de feu n’étaient guère vraiment nécessaires, mais elles aidaient malgré tout à compléter les sortilèges et à accroître les énergies magiques.

À une époque, les plumes de feu étaient plus susceptibles de venir à manquer car le nombre de pratiquants était bien plus grand. Mais les sombres jours des sorciers étaient depuis longtemps passés et seuls restaient neuf personnes en Pozhar encore capables de faire usage de magie.

De ces neuf, lui-même et Krasny étaient les plus puissants, et aucun des autres n’était proche de leur niveau, un fait qui faisait enrager le Ministre de la Magie.

Dym retourna le coffret pour que Krasny ait plus facilement accès à son contenu.

— Servez-vous, Votre Grâce.

— Je vous sais gré, répondit Krasny. (Il prit cinq plumes, les rangea dans une bourse spéciale attachée à sa taille.) Idéalement, je ne serai parti que pour deux semaines au grand maximum, mais n’hésitez pas à me contacter si ma présence devient nécessaire.

— Bien, Votre Grâce, dit Dym en lui faisant une révérence.

Krasny s’inclina à son tour et partit. Dym restaura le sortilège sur la boîte et la remit à sa place dans la réserve, qu’il scella à nouveau elle aussi. Il s’installa à son pupitre et jeta un œil à la pile impeccable de papiers administratifs qui l’attendait… qu’il ignora, préférant sortir son carnet à dessins qu’il gardait dans un tiroir verrouillé de l’écritoire.

Il prit un crayon noir, commença un croquis, laissant son esprit errer et ses doigts travailler sans entrave. Quand enfin il porta son attention sur ce qu’il faisait, il ne fut guère surpris de voir qu’il avait dessiné le visage de l’homme qu’il avait un jour aimé… qu’il aimait toujours… plus que tout au monde. L’homme qu’il avait trahi.

Dym soupira et mit le carnet de côté, fixa la pile de paperasse, et soupira une seconde fois. Le pays était à deux Réceptacles de se libérer des ombres qui le menaçaient depuis neuf cents ans, et pendant ce temps il se retrouvait surchargé de demandes de réserves, de comptes-rendus pour le Trône et d’un discours semi-fini pour le prochain office.

Se levant, il partit en quête de quelqu’un qui pourrait lui apporter du thé.

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