Extrait: Les serpents d’aujourd’hui parlent de leurs problèmes

— Votre armure est trop épaisse, déclara la voix. Je croyais que nous étions d’accord pour dire que c’était un endroit sûr et que vous pouviez laisser votre armure à l’extérieur.

Un silence. Elle se lécha les lèvres. Elle ressentait une pointe de ressentiment, voire de colère, mais elle savait que c’était dû à la peur. Elle ferma les yeux et se détendit.

Évacue cette énergie négative, se dit-elle. Elle est inutile ici, alors pourquoi t’y raccrocher ? Libère-toi.

Elle expira doucement, et une petite flamme se faufila malgré elle entre ses dents pour s’échapper.

— Désolée, murmura-t-elle alors que ses brides de paix faisaient rapidement place à l’embarras.

— Tina, vous n’avez pas à vous excuser des réactions de votre corps, dit la douce voix féminine, la réprimandant avec gentillesse. Je ne suis pas là pour vous juger. Je suis là pour vous aider. Vous pouvez péter ou roter ou même vous gratter, ça m’est égal. Je veux que vous vous sentiez en paix. Je veux que vous vous imaginiez… en train de parler à une part de vous-même. Vous pouvez faire ça pour moi ?

Tina s’agita, cherchant une position confortable. En fait, le canapé était fait à partir d’un butin de grande qualité, avec une immense quantité d’or et d’argent, sans parler de la généreuse part de joyaux précieux. Ça aurait dû être le lit le plus confortable sur lequel Tina se soit jamais couchée, pourtant elle n’arrivait pas à se sentir comme chez elle pendant ces séances.

— Désolée, murmura à nouveau Tina. C’est mon repas. J’essayais de me tenir à ce nouveau régime, comme je l’ai déjà dit. Les premiers jours, j’ai pensé que c’était du gâteau, mais aujourd’hui j’ai… je n’ai pas réussi à me retenir et… j’ai fait une petite folie.

Une bouffée de honte l’assaillit alors qu’elle repensait au bétail qu’elle avait gobé un peu plus tôt. Elle s’était promis de n’en avaler qu’un, qu’elle ne toucherait même pas au veau… mais ses gueuletons commençaient toujours ainsi, et elle savait que son nouveau régime était maintenant fichu.

Elle sentit la silhouette derrière elle se redresser.

— Voulez-vous parler de votre régime ? lui demanda-t-elle. Je pensais que nous avions fait de réels progrès à ce sujet lors de notre dernière séance.

Tina ouvrit une aile et fit un vague geste pour rejeter l’idée.

— Non, non, soupira-t-elle. Je veux parler de… de l’autre problème.

Derrière elle, le silence se fit.

C’était un silence professionnel, qui attendait d’elle qu’elle fasse le premier pas. Suffisamment long pour que l’autre personne ait envie de le briser.

Mais Tina ne savait pas par où commencer. C’était tellement énorme, un tel tabou… comment commencer la conversation sur un sujet aussi sombre ?

— Reprenez du début, comme la dernière fois, dit la voix comme si elle lisait dans ses pensées. Mais cette fois, tentez d’ôter votre armure. Il n’y a pas à avoir peur. Cet endroit est sûr.

Tina hésita, se lécha les lèvres, se força à se lancer.

— J’ai fait une rechute, hier, dit-elle avant de se taire.

Derrière elle, il y eut un petit mouvement et Tina comprit que la silhouette hochait la tête pour l’encourager à continuer.

— Rien de bien sérieux, mais quelqu’un a été blessé, continua-t-elle. Les filles étaient sorties, et j’étais seule à la maison. J’ai entendu des échos non loin du portail. Au début, j’ai cru que ce n’était rien, mais…

Elle ferma les yeux. Tu peux le faire, pensa-t-elle. Tu es une grande fille maintenant. Tu peux parler de ces choses.

— Ils étaient cinq. Ils étaient jeunes, je crois. Ils ignoraient probablement que quelqu’un était encore là, sinon je suis sûre qu’ils n’auraient pas pris ce risque. Je ne pense pas qu’ils avaient vraiment songé à ce qu’ils allaient faire s’ils croisaient quelqu’un.

Tina se tut. Elle se débrouillait mieux qu’elle ne l’aurait cru. Jusque-là, ça allait.

— Ça a dû être terrifiant, dit la voix. Était-ce des humains ?

— Trois humains et deux nains, je pense, répondit Tina, qui y avait beaucoup réfléchi. Enfin, je crois. C’est difficile à dire. Après ce qui s’est passé ensuite, je me suis demandé, vous savez… enfin, autant le dire, j’étais inquiète. Et si tous étaient humains ? Je veux dire, et si ça avait été des enfants humains ? C’est difficile à dire, répéta-t-elle d’une voix faible et grave.

— Tina, dit la voix avec sévérité, je veux que vous cessiez d’être si dure avec vous-même. Je vous le dis en tant que personne totalement neutre, je pense que cette histoire vous obsède trop. Je suis sûre que c’était des nains. Des enfants humains ne seraient jamais venus terroriser un dragon aussi ordinaire et innocent que vous. Et même si c’était des enfants humains, même s’il existait une tribu qui envoie ses enfants voler et piller chez les gens, est-ce que ça serait de votre faute ?

Livre