Extrait: Poison

Ailill se couvrit la bouche d’un mouchoir tout en regardant travailler les serviteurs : ils enlevaient les housses protégeant les meubles de la poussière. Il leur faudrait des semaines pour remettre sa maison en ordre.

Sa résidence en ville. Peu importait le nombre d’années écoulées – qu’il ait dépassé la trentaine et qu’il soit devenu duc depuis très longtemps –, il ne s’habituerait jamais à être un noble. Ni à avoir une maison en ville, une autre à la campagne, ainsi que tout ce qu’il désirait acquérir.

Les domestiques… comment en avait-il autant, au fait ? Les domestiques, ayant terminé de découvrir le mobilier de la bibliothèque, commençaient à plier les housses pour les emporter. Ailill regarda les étagères vides, ternies par la poussière et le manque de soin. Il était probable que sa cuisinière, un des rares membres de son personnel qu’il reconnaissait, enverrait des jours durant une pauvre servante dans la bibliothèque pour dépoussiérer, nettoyer et cirer les étagères. Évoquer sa cuisinière rappela à Ailill qu’il n’avait pas encore de gouvernante.

Ceux qu’il plaignait le plus, c’était les valets qui auraient à transporter jusqu’ici les caisses de ses livres, puis son assistant et les commis qui devraient les cataloguer et les trier. Il n’irait pas jusqu’à partager leur corvée, mais ses remords le pousseraient quand même à leur verser une prime importante.

— Votre Grâce…

Ailill se retourna et haussa un sourcil en voyant le jeune homme qui le suivait partout depuis son retour sur ses terres. Eh bien, il exagérait peut-être un peu, mais Andre apparaissait certainement dès qu’Ailill avait besoin de lui – avant même qu’il réalise que ce soit le cas.

Andre restant silencieux, Ailill ôta le mouchoir qui lui protégeait la bouche pour dire :

— Oui, Andre ?

— Votre Grâce est sollicité dans les cuisines.

Les cuisines ? Au pluriel ? Pourquoi une maison aurait-elle besoin de plusieurs cuisines ? Ailill évita cependant d’exprimer à haute voix la question, parce qu’il était quasiment certain que ses domestiques le considéraient déjà comme mentalement endommagé. Il se contenta d’acquiescer et quitta la bibliothèque, suivant Andre à travers les couloirs de la maison jusqu’aux quartiers du personnel, à l’arrière du bâtiment.

En pénétrant dans la cuisine – qui semblait n’être qu’une pièce unique, alors, pourquoi utiliser le pluriel ? – il constata instantanément le problème.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il.

Il regardait autour de lui, les débris jonchaient partout le sol : feuilles, morceaux de bois, carcasses et ossements d’animaux. Les ustensiles étaient irrécupérables et Ailill était presque certain qu’une bestiole avait niché dans le four. L’état du second paraissait d’état à repousser même les rongeurs.

— Il semble qu’il y ait eu effraction, déclara une femme, grande, mince et musclée.

Une tigresse, sans doute. Ailill l’aurait parié. Sa domesticité semblait essentiellement composée de félins, mais rien d’inhabituel à cela. Les félidés de toutes sortes se sentaient plus à l’aise en travaillant pour lui. Il les attirait.

— Après cela, enchaînait la cuisinière, c’est devenu… eh bien, vous voyez le résultat, Votre Grâce. Je suis heureuse que le sceau de la porte principale ait tenu, sinon toute la maison…

Elle s’inclina très bas pour conclure :

— Je vous prie de m’excuser, Votre Grâce. J’accepterai votre sanction, car ce fut ma mère qui se chargea de fermer les cuisines et j’ai repris sa charge.

D’un grognement outré, Ailill repoussa la proposition.

— Aucune maison n’est jamais complètement protégée des voleurs – ils sont connus pour leur ingéniosité et leur persistance, après tout. Je voudrais plutôt remercier votre mère que le reste de la maison soit resté intact. Je vous en prie, ne vous inquiétez pas. Faites la liste des réparations indispensables et des objets à remplacer, donnez-la ensuite à mon secrétaire pour que je puisse lui verser les fonds nécessaires. Tenez-le également au courant de l’avancement des travaux. En attendant, je vous laisserai organiser la livraison des repas jusqu’à ce que la cuisine soit à nouveau opérationnelle.

La cuisinière lui sourit, les yeux écarquillés et surpris. Le reste de la domesticité, qui s’était agglutinée dans la cuisine, se contenta de béer d’étonnement. Ailill eut un sourire hésitant, puis il hocha la tête et quitta les lieux.

Andre était sur ses talons.

— Au fait, ai-je un secrétaire ? lui demanda Ailill.

— Vous avez divers entretiens prévus cette semaine dans le but d’en sélectionner un, répondit Andre.

Ailill soupira.

— Je présume que je ne peux déléguer une décision de ce genre. Très bien. Quand dois-je voir le premier d’entre eux ?

— Pas avant deux jours, votre Grâce. Aujourd’hui, votre tailleur viendra prendre les dernières mesures de votre nouvelle garde-robe. Demain, vous avez des courses prévues en ville, essentiellement des fournitures pour la maison.

— Merci, Andre. J’apprécie que vous teniez le rôle de mon secrétaire jusqu’à ce que j’en aie un. Je suis certain que vous aimeriez reprendre votre poste originel… quel est-il au juste ? Et d’où venez-vous ?

Andre se redressa, l’air un peu offensé, mais aussi légèrement amusé.

— J’ai appris par un ami ayant des connexions avec votre maisonnée que vous cherchiez un valet, vous en aviez parlé à votre cuisinière. Elle a été satisfaite de mes références. Je les ai d’ailleurs rangées avec les autres documents que…

— Pourquoi est-ce ma cuisinière qui s’occupe de tout cela ? Nous n’avons pas encore trouvé de gouvernante ?

Andre fronça les sourcils et sortit un petit carnet dans lequel il paraissait tout noter, il étudia une liste dont il n’avait barré que deux entrées.

— Non, Votre Grâce. Il y a eu plusieurs entretiens d’embauche avant votre arrivée en ville, mais aucune des personnes reçues ne convenait.

— Dans ce cas, nommez ma cuisinière gouvernante, ensuite, vous chercherez une remplaçante à son poste. Je pense qu’il sera plus facile de trouver quelqu’un capable de préparer des pâtes comestibles sans mettre le feu à la cuisine qu’une gouvernante.

— Oui, Votre Grâce, murmura Andre.

Il s’éclipsa ensuite, disparaissant à son habitude comme un fantôme. Ailill soupira et décida qu’il était temps pour lui de faire une retraite stratégique. S’il devait encore agir aujourd’hui de façon ducale, il allait devenir fou. Renonçant à emporter son chapeau, son manteau et ses gants, il se glissa par la porte d’entrée qui n’était pas gardée par un valet de pied, et dévala les marches extérieures.

Une fois dans la rue, il déambula à travers la foule des citadins, en espérant passer inaperçu. C’était peu probable, étant donné que sa pâleur le démarquait des gens burinés qui l’entouraient. Ailill regarda sa peau blanche, en évoquant le temps où elle était rougie par trop de soleil, ou dorée lorsque le hâle avait pris.

Il se demanda ce que faisait sa famille, bien loin d’ici, dans la ferme où il avait grandi. Il se demanda si tous le considéreraient encore comme l’un des leurs. Il y avait des années qu’ils avaient cessé de répondre à ses lettres, pourtant, il leur écrivait encore, de temps à autre, pour discrètement s’enquérir d’eux et s’assurer que tout allait bien.

Ignorant les rues qui le mèneraient aux boutiques, aux parcs et autres beaux quartiers de la ville, Ailill prit vers l’est, en direction des faubourgs miséreux qui s’étendaient jusqu’aux quais.

Il était attiré par l’odeur de la mer, qui créait en lui une douloureuse nostalgie. Il aurait tant voulu être à nouveau libre, s’en aller sur les bateaux kundouais aux voiles blanches, explorer les îles, et leurs milliers de délices à découvrir. Nager dans des eaux tellement plus chaudes et limpides que celles de son pays natal.

Il voulait naviguer au sud, jusqu’en Piedre, et goûter leur vin et leurs spécialités, danser et admirer leur magnifique et sombre territoire, ainsi que la dévotion fervente qu’avaient pour la vie ces gens qui célébraient la mort.

Plus que tout, il voulait revoir la Pozhar, la terre de feu recouverte de neige, et Le Cœur, bondé de gens et surplombé par la cathédrale des Cendres. Bière, vodka et nourriture… Et ces nuits brûlantes, passées dans des draps froissés, en compagnie d’un mercenaire qu’il n’arrivait pas à se sortir de la tête. Deux ans plus tard, sans même une seule lettre échangée, Ailill n’avait pas oublié Vanya.

Le mercenaire avait-il été tué par la vie qu’il menait ? Que ferait-il si Ailill réapparaissait un jour ? D’après la façon dont ils s’étaient quittés… il était fort probable que Vanya se souviendrait de lui et qu’il serait heureux de le revoir.

Ailill aurait voulu une dernière fois avec Vanya au cas où la cérémonie tourne mal. Il avait espéré que la Tragédie s’arrête enfin, en raison de nombreuses rumeurs parvenues d’autres contrées. La Pozhar s’en sortait plutôt bien après le retour inattendu de leur Saint Oiseau de Feu ; la Kundou avait été florissante au cours des trois dernières années ; et même la Piedre avait apparemment restauré son Basilic…

Voilà qui lui donnait confiance dans l’avenir de la Verde, bien qu’il tente de rester prudent dans ses espérances. Pourtant, si le cycle tragique était enfin brisé, Ailill serait à nouveau libre et son temps lui appartiendrait. C’était un point de vue bien égoïste alors qu’il n’aurait dû penser qu’à ses Dieux et au peuple verdéen, mais les nobles objectifs étaient rarement très motivants.

Il espérait ne pas se faire d’illusions en pensant que Vanya se souviendrait de lui. Un mercenaire n’avait nul besoin d’un noble, surtout quand celui-ci était une Bête Blanche de Verde – à contrecœur, certes, mais quand même.

Avec un nouveau soupir, Ailill repoussa la tresse qui lui était tombée sur l’épaule.

Il s’arrêta devant la charrette d’un vendeur de rues pour y acheter un petit sachet de noix rôties. Il les grignota en reprenant sa marche, toujours en direction du port. Il n’était pas tout à fait certain de ce qu’il ferait en arrivant là, mais il improviserait. Et ce ne serait pas la première fois, loin de là.

Parfois, il avait la sensation que sa vie n’était qu’improvisation, depuis sa transformation, quand il s’était révélé être une Panthère Blanche. Il n’aurait pas dû être aussi aisé de passer de Ai, simple garçon de ferme, à Seigneur Ailill le Blanc, duc de Durant. Et pourtant, cela l’avait été. Il n’avait fallu que quelques heures, en fait. Même pas un jour entier.

D’abord, il reçut le choc olfactif des relents portuaires : pourriture et déchets, pisse et alcool frelaté, la mer et les navires. Ce mélange d’odeurs n’avait rien d’agréable, mais Ailill ne le détestait pas vraiment, parce qu’il gardait des ports trop de bons souvenirs. Il termina ses noix et froissa le sac en papier vide, qu’il jeta dans un baril d’ordures avant de s’aventurer plus loin.

Peut-être devrait-il acquérir un navire. Pourquoi n’y avait-il jamais pensé auparavant ? L’idée lui fit courir dans le dos un frisson d’excitation. Avec un navire à lui, il pourrait aller là où il voulait, quand il le voulait. Il pourrait se rendre en Kundou, par exemple, pour…

Il émergea de ses pensées en entendant un cri de douleur, une voix qui lui déchira l’esprit comme des griffes acérées s’enfonçant dans sa chair. Où êtes-vous ? demanda Ailill, oubliant immédiatement toute élucubration égoïste pour se concentrer sur le félin qui lui réclamait de l’aide.

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