Extrait: Trésor

Taka arpentait les sombres couloirs du palais avec l’espoir ardent de ne rencontrer personne d’autre. Il ne voulait pas avoir à inventer une excuse qui expliquerait la raison le poussant à se diriger vers les quartiers privés de Nankyokukai aussi longtemps après le couvre-feu.

La lumière des chandelles vacillaient depuis leurs appliques murales, moitié moins nombreuses que dans ses souvenirs d’enfance. Le tapis recouvrant les sols était identique, mais délavé et élimé. À une autre époque, il aurait déjà été remplacé.

Il frissonna lorsque l’air froid du dehors entra par une fenêtre à une intersection entre trois couloirs. Taka pris le chemin de droite et continua sa route, agrippant d’une main ferme le rouleau de tissu bleu foncé.

Un son de cloches parvint à ses oreilles et il jura à voix basse. Il regarda autour de lui avec anxiété et finit par se cacher derrière une large statue du Roi Taiseiyou II. Il se rendit aussi petit que possible et essaya de ne pas oublier de respirer tandis que le carillon de cloches se rapprochait.

Des cloches et de nombreux pieds. Il se renfrogna en songeant qu’il y en avait bien trop mais résista à l’envie de jeter un œil car au moins il en apprenait, au mieux il en serait pour tout le monde. Il fut surpris d’entendre la voix profonde et caractéristique de Taiheiyou, qui n’aurait pu être plus différente du doux ténor de son frère. Il se demanda pourquoi il fallait toujours qu’il soit au mauvais endroit au mauvais moment. Comptez sur lui pour croiser la route du prince héritier en plein milieu d’un rendez-vous nocturne.

Faites que ce ne soit pas avec…

Comme de juste, un petit gloussement bien familier vint briser les dernières traces du calme de Taka, et ce dernier enfouit son visage dans ses mains pour étouffer un grognement. S’il avait été certain de s’en sortir vivant, il aurait volontiers étranglé Taiheiyou lui-même en cet instant.

Taka ne comprendrait jamais comment le roi pouvait préférer son aîné, cet écervelé aux mœurs légères, alors que Nankyokukai était tout l’opposé. Que les tempêtes les protègent de la stupidité perpétuelle de la famille royale. Taka jeta un regard noir au mur en attendant que Taiheiyou et Dame Etsuko aient passé leur chemin. Il avait hâte d’assister au maelstrom que serait la réaction du père de la jeune femme lorsque ce dernier la retrouverait. Cela mettrait un terme au mariage prospère avec le Seigneur Hamasaki auquel son père aspirait tant.

Taka était presque attristé de ne pouvoir être présent lorsqu’ils seraient immanquablement découverts et que la foudre s’abattrait. Il se demanda si la colère du Seigneur Hamasaki serait enfin la vague qui ferait chavirer le navire et enverrait Taiheiyou sans ambages dans le bassin aux requins royal.

La pensée manqua lui arracher un ricanement mais Taka se retint au dernier moment.

Quelques minutes passèrent durant lesquels le couple continua sa route… en direction, remarqua Taka, des quartiers royaux. En temps normal, il trouvait agaçant que Nankyokukai ait choisi de prendre résidence dans l’aile sud la plus reculée du palais, dans ses efforts continus pour voir lequel de lui ou son frère entrainerait le premier leur père à l’homicide. Certes il avait une vue magnifique de la cité royale, mais cela l’éloignait également de tous les endroits importants du palais.

En ce moment pourtant, Taka en était reconnaissant. S’il avait dû attendre que Taiheiyou et sa fleur atteignent la chambre de ce dernier, Taka aurait fini par épargner au roi la tâche de tuer son fils. Laissant échapper une bouffée d’air avec irritation, il repoussa des mèches lâches de ses cheveux vert foncé et se dégagea de sa cachette. Il reprit sa route plus rapidement dans les couloirs.

Lorsqu’enfin il atteignit le corridor où se trouvait les quartiers de Nankyokukai, Taka soupira de soulagement. Il arriva devant la porte et ne prit pas la peine de frapper mais l’ouvrit simplement avant de se glisser à l’intérieur. Il referma le battant sans faire de bruit et traversa le salon à pas feutrés. Il se retrouva devant trois portes et choisit celle de droite qu’il fit glisser.

— Altesse ? appela-t-il.

— Je suis là, répondit Nankyokukai. (Il sortit des ombres qui le maintenaient dans les ténèbres. Il avait l’air insolite avec ses longs cheveux attachés en une tresse alors qu’il avait coutume de les laissait dénoués.) Taka, vraiment… ta présence n’est pas nécessaire.

Taka leva les yeux au plafond.

— Altesse, je ne suis pas suffisamment idiot pour vous laisser livré à vous-même. Si vous insistez pour vous balader la nuit, j’insiste pour vous accompagner et je pense qu’il est préférable de ne pas aborder le sujet plus avant.

Nankyokukai se fendit d’un petit rire et Taka fit à nouveau face à la stupidité du roi dans sa préférence pour Taiheiyou. Si Taka avait eu l’audace de s’adresser de la sorte à ce dernier, il se serait retrouvé enchaîné, au mieux, voire même probablement humilié publiquement dès le lendemain.

— Qu’est-ce qui te rend si grincheux, Taka ? s’enquit Nankyokukai. Ne me dis pas que le délégué de Pozhar a encore essayé de s’attirer tes faveurs. Je pensais m’en être chargé.

— C’est le cas, Altesse, et je pense que Sa Grâce a relancé le sujet, bien qu’il ne m’en ait rien dit.

— Bien entendu, répondit Nankyokukai d’une voix douce. Ce n’est pas le genre de Sa Grâce. Dans ce cas, qu’est-ce qui t’irrite à ce point, hmm ?

Il déplia le tissu qu’il tenait en main et le fit glisser autour de sa tête et de ses épaules en guise de capuchon. Il le maintint en place à l’aide d’une épingle argentée en forme de tête de dragon.

Taka eut un rire amer. Nankyokukai avait beau s’acharner à paraître tout ce qu’il pouvait y avoir de plus ordinaire, il n’y parvenait jamais. Il était bien trop beau, trop royal, trop Nankyokukai pour sembler ordinaire.

— J’aimerais sincèrement que vous me disiez de quoi tout ceci retourne.

— J’aimerais sincèrement que tu me dises ce qui te mets si en colère, répliqua Nankyokukai. Et comme je suis le prince et toi mon secrétaire, je t’en prie, parle.

— Morveux, marmonna Taka avant d’obtempérer. J’ai vu votre frère mener Dame Etsuko vers sa chambre. J’ai bien failli me faire repérer, ce qui aurait été assez embarrassant.

Le visage de Nankyokukai fut soudain submergé de colère mais ce dernier la ravala aussitôt et agita une main pour écarter l’affaire.

— Tai finira par avoir ce qu’il mérite. Même un prince héritier ne s’en tire pas toujours à bon compte. Ses beaux jours sont comptés et seront bientôt plus sombres.

— J’aurais aimé que vous soyez moins catégorique mais je suis également heureux de ne pas connaître les raisons de votre certitude, lui dit Taka avec un soupir. (Il retira ses chaussons d’intérieur et les remplaça par les bottes rurales qu’il avait cachées dans son rouleau de tissu. Une fois rechaussé, il imita Nankyokukai en dissimulant sa tête et ses épaules. Son épingle, un simple carré, était d’une qualité bien moindre.) Venez donc, Altesse. Dépêchons-nous d’en finir.

— Nous n’irons pas bien loin si tu continues à m’appeler ainsi, lui fit remarquer Nankyokukai.

Taka ne prit pas la peine de lui répondre et se contenta de prendre la tête en direction du balcon. Il passa par-dessus la balustrade avec agilité et dévala le long du mur en pierre brute encerclant le palais. La descente jusqu’au sol fut brève et sans encombre.

Nankyokukai le suivit de près et atterrit à ses côtés avant d’enlever la saleté qui s’était déposée sur son large pantalon sombre.

— Nous nous sommes bien amélioré, ne trouves-tu pas, Taka ?

— Je préfère ne pas y penser, Kyo, répondit Taka. Où allons-nous ?

— Dans le quartier des Entrepôts, au quadrant Demi-lune, l’informa Kyo.

Il s’éloigna du palais en direction de la ville.

La cité royale charriait les odeurs maritimes et les derniers fragments des fleurs saisonnières s’amenuisaient tandis que l’été faisait place à l’automne. Il frissonna de froid, mais s’assura que quelques minutes de marche vive le réchaufferaient. En ville, il était plus fréquent de voir des gens dehors après le couvre-feu. Dans le ciel, la lune épaisse et pâle illuminait de ses rayons les rues de-ci de-là. Taka marchait au côté de Kyo, chose qu’il n’aurait jamais faite à la lumière du jour, lorsque le protocole lui dictait de rester deux pas en retrait.

Il ravala le besoin de toucher la dague qu’il avait cachée dans le creux de son dos, de peur d’avertir quiconque les observerait de l’endroit où il dissimulait son arme. Il était rare qu’on les importunât, l’aura de Kyo suffisait à ce qu’on les laissât tranquille, mais ce n’était pas une raison pour se montrer imprudent.

— J’aimerais que vous me disiez ce que nous allons faire.

— Je vais partir en voyage, j’ai besoin de m’assurer un moyen de transport, expliqua Kyo d’une voix qui surprit Taka.

Ce ton glacial, Kyo le réservait à une seule et unique personne : son père. Taka retint un soupir et observa Kyo du coin de l’œil.

Il était l’image même de sa mère, et la seule personne à rivaliser de beauté était la Princesse Umiko. Taiheiyou était un sale morveux, pourri gâté, bruyant et odieux, qui gâcherait sa beauté avant même que la vieillesse ne puisse s’en charger. Il était dépourvu de tout ce que Kyo possédait : la discipline, le raffinement, le sens des responsabilités et le savoir et la sagacité nécessaires à tout souverain. L’idée que Kyo ne montrait jamais sur le trône qu’il méritait pourtant mettait Taka hors de lui.

Non, ce serait le bouffon aux grands airs qui s’assoirait sur le trône et porterait l’Œil de la Tempête jusqu’à ce qu’il ne le lègue à l’un de ses héritiers… pendant que Kyo dépérirait, négligé, sans avoir jamais eu l’occasion de faire ses preuves.

Que les tempêtes se chargent de ces hommes puérils et gâtés qui se prenaient de haut sans un soupçon de compassion pour ceux qu’ils blessaient en cherchant à assouvir leurs envies. Kyo pouvait se montrer impitoyable et rusé, mais jamais malveillant. Taka lâcha un soupir empli d’irritation.

— Vous voulez dire, « nous partons en voyage », rectifia-t-il.

— Non, répliqua Kyo d’un ton sec que Taka avait rarement entendu, encore plus rarement adressé à sa personne. Je pars seul, toi tu restes ici. C’est irrévocable.

Taka ne le gratifia pas d’une réponse ; tous deux savaient qu’il ferait fi de cet ordre. Tout le monde pensait qu’il valait mieux ignorait Kyo et le laissait s’occuper de ses affaires seul, mais Taka le connaissait trop bien pour ça.

— Qui allons-nous rencontrer ce soir, alors ?

— Un marchand, murmura Kyo en pénétrant dans le quartier des Entrepôts.

Le quartier se situait à la limite sud-est de la cité, d’où il encerclait le port principal. L’essentiel des ressources kundouaises provenait du commerce maritime, puisque personne ne traversait les mers aussi bien que le peuple de Kundou. La majorité des biens qui passaient d’un pays à un autre transitaient presque toujours par des navires kundouais.

Taka garda le silence tandis qu’ils cheminaient dans le labyrinthe qu’était le quartier des Entrepôts, en direction du quadrant Demi-lune. Il fronça les sourcils, cherchant pour quelle raison Kyo aurait besoin d’un marchand aussi aisé. Les loyers dans ce quadrant étaient absolument obscènes, bien qu’il sût parfaitement qu’il ne s’agissait que d’une broutille pour ceux qui pouvaient se le permettre : les marchands les plus riches et les plus puissants de la cité, et tous les seigneurs et dames qui possédaient diverses actions sur différents navires.

Kyo s’arrêta devant un entrepôt dépourvu de tout signe, à défaut de ceux qui désignaient sa situation géographique et le fait qu’il fût loué. Il ne frappa pas, se contentant d’ouvrir la petite porte à droite de la façade avant de se glisser à l’intérieur.

Poussant un soupir, Taka le suivit, tendu, alors qu’ils se faufilaient entre des caisses empilées, des tonneaux de vin et de bière, des rouleaux de tissu et de nombreux barils d’épices et d’autres aliments secs.

Un rayon de lumière jaune-orange s’échappait d’une pièce à l’arrière de l’entrepôt, probablement un bureau. Taka fronça les sourcils en s’approchant mais se retint de demander à Kyo si c’était une bonne idée. Bien évidemment que ça ne l’était pas, mais s’il ne se trompait pas, c’était là tout l’attrait de la situation. Kyo n’était heureux que lorsqu’il risquait sa vie ou l’un de ses membres dans le but d’accomplir une tâche que lui seul comprenait et que le reste du monde ne saisissait que longtemps après les faits.

Il n’avait cependant jamais rencontré un marchand au beau milieu de la nuit et en toute clandestinité, et Taka n’aimait pas l’idée qu’il était justement en train de le faire. Il savait pourtant qu’il était inutile d’essayer de l’arrêter ; le mieux qu’il pût faire était de rester aux côtés de Kyo et de le tenir éloigné de tous les dangers possibles.

Kyo frappa lorsqu’il atteignit le bureau. Une voix profonde lui permit d’entrer et Kyo ouvrit la porte et s’exécuta. Taka le suivit. Il examina l’homme qu’ils étaient venus voir et le détesta immédiatement. Il était tout ce que Taka abhorrait : extravagant, tapageur et arrogant, avant même d’avoir bougé de sa chaise.

Taka détesta l’admettre, même en son for intérieur, mais il était pourvu d’une beauté frappante, ténébreuse. Il ne pouvait certes pas être qualifié de conventionnel. Il était large d’épaules et, bien que Taka ne puisse l’affirmer puisqu’il était assis, il aurait parié qu’il était grand. Ses cheveux, d’un bleu riche et profond, étaient à moitié recouverts d’un foulard vif, violet et décoré d’étoiles dorées et de croissants de lune argentés. Sa tenue était également violette, assortie d’une ceinture-écharpe visiblement couteuse cousue de bandes dorées et argentées et brodée de perles noires.

Taka ne le reconnut pas, mais il supputa qu’il devait au moins connaitre la réputation de l’homme. Des yeux d’un bleu aussi foncé que celui de ses cheveux s’accrochèrent à Taka et le firent sursauter de par leur intensité. Il ne put reprendre sa respiration que lorsque l’homme détourna le regard pour le reposer sur Kyo.

— Bonsoir.

— Bonsoir, murmura Kyo. Je suppose que votre présence ici signifie que vous êtes prêt à considérer mon offre.

— Offrez-moi des termes acceptables, Altesse, et nous marchanderons.

Kyo rit doucement et, au désarroi de Taka, leva une main pour baisser son capuchon.

— Si vous ne m’aviez pas reconnu, Maître Raiden, j’aurais annulé le marché et serai rentré chez moi. Votre réputation n’est peut-être pas exagérée, après tout.

— Tout dépend de quels aspects de ma réputation il s’agit, Altesse. J’aurais été bien surpris s’il ne s’était pas agi de vous, répondit Raiden, confirmant ainsi les soupçons de Taka.

Il n’était autre que le Maître Shimano Raiden, le marchand le plus riche de la cité et le seul à posséder tous les différents permis et licences de commerce qu’un marchand puisse obtenir. Sa compagnie était l’une des plus anciennes du pays. Si Taka se rappelait bien, elle datait même pratiquement de la Dernière Tempête.

À quoi pouvait bien penser Kyo ? Il n’était pas certain de vouloir le savoir.

— Je n’aime pas ça.

Raiden lui lança un nouveau regard et leva l’un de ses sourcils.

— Je pense pouvoir affirmer que ton avis n’est pas des plus importants. (Il regarda Kyo avec un mouvement de tête en direction de Taka.) Qui est-ce ?

— Mon assistant, en toute chose, répondit Kyo.

D’une main, il indiqua à Taka de se calmer.

Avec une grimace, Taka obéit. Il détacha son capuchon et laissa le tissu retomber sur ses épaules, passant une main dans ses cheveux mi-longs.

— Je répète, je n’aime pas ça… que mon avis ait de l’importance ou pas.

Il croisa les yeux sombres de Raiden, le défiant de se lancer dans un débat. Il était secrétaire royal, débattre était son champ de bataille. C’était la seule façon d’obtenir un quelconque résultat de la part d’un membre de la famille royale.

Plutôt que de répondre, Raiden le fixa, et Taka se retrouva une fois de plus avec des difficultés pour respirer correctement. Pourquoi devait-il fixer les gens aussi intensément ? Avant qu’il n’eut retrouvé sa voix pour le lui demander, Raiden s’était détourné et se levait pour s’approcher d’un placard en bois richement orné. L’ouvrant, il en retira une carafe en cristal qui contenait du vin si foncé qu’on l’aurait dit noir, et un plateau arborant quatre verres en cristal manifestement fragiles. Ils étaient dépourvus de pied, comme il était commun dans le pays qui produisait le vin sombre : Piedre, le royaume de la mort. Raiden remplit trois verres à moitié et en présenta un à Kyo et Taka puis prit le dernier et se rassit. Il but une petite gorgée et lécha les résidus du vin qui restaient sur ses lèvres pâles.

Il observa Taka brièvement et quelque chose s’empara de ses yeux : une expression que Taka connaissait bien, cette expression qu’il aimait à faire tomber des visages de tous ces nobliaux suffisants et sûrs d’eux qui s’imaginaient qu’un pauvre secrétaire serait à leurs pieds à l’idée de les chevaucher pour accepter les faveurs qu’ils voulaient bien lui faire.

Alors qu’il s’apprêtait à dire exactement où Raiden pouvait fourrer sa verge, ce dernier se retourna vers Kyo et murmura :

— Faisons affaire, Altesse.

Kyo sourit et se relaxa dans sa chaise.

— Je pense pouvoir affirmer sans me tromper que l’argent ne vous intéresse guère.

— Vous avez raison, lui répondit Raiden. (Taka manqua lever les yeux au ciel. Il ne parvenait jamais à comprendre comment Kyo pouvait apprécier ces petits jeux mais il savait pertinemment qu’il était encore pire d’interdire deux personnes de marchander si elles étaient toutes deux enclines.) Je collectionne les trésors, Altesse. Il m’est facile d’amasser de l’argent. Proposez-moi quelque-chose que vous seul pouvez m’offrir.

Kyo rit en répondant :

— J’ai en ma possession plusieurs choses qui peuvent vous intéresser. Voulez-vous des perles, des esméraudes, des safirs, des rubys… ?

Taka se raidit en comprenant que Kyo était prêt à offrir sa collection privée de joyaux, une collection dont Taka était très fier. C’était à vrai dire lui qui avait rassemblé la plupart des gemmes, après tout. Il lança un regard courroucé au crâne de Kyo et envisagea même de lui jeter une chaussure au visage.

Les yeux de Raiden revinrent sur lui et Taka aurait pu jurer qu’ils s’étaient remplis d’appréciation à son égard, mais cela n’avait aucun sens.

— L´Étreinte de la Sirène suffira pour commencer.

Kyo rit franchement et agita une main.

— Conclu. Si vous comptez être aussi facile, je ne vois pas pourquoi je me suis déplacé personnellement à ce rendez-vous.

— Nous ne faisons que commencer, Altesse, murmura Raiden. Vous détenez également les Joyaux féériques.

— Je les ai achetés dans le but de les offrir à ma sœur, répondit Kyo. Mais s’ils vous plaisent, je pourrais vous proposer les Larmes de Dame Umi.

Raiden lui lança soudain un regard perçant.

— J’ignorais qu’elles étaient en votre possession.

— Comme beaucoup, répliqua Kyo. (Il termina son vin et posa le verre vide sur le bureau de Raiden.) L’Étreinte de la Sirène et les Larmes de Dame Umi : un magnifique ras de cpi et une parure complète de diamants et de perles. Le prix est déjà très élevé pour ce que je veux de vous… maintenant dites-moi exactement ce que cela me vaudra.

Pouffant de rire, Raiden fit glisser vers lui ce qui se révéla être une carte et y déposa un registre par-dessus.

— La traversée, Altesse, comme tel est votre souhait. Discrètement, avec compétence, nous vous emmènerons là où vous le désirez, quand vous le désirez.

— Vous possédez une impressionnante flotte : quel navire avez-vous choisi pour ce service ?

Raiden sourit, la fierté émanait de lui quand il déclara :

— Vous obtiendrez mon meilleur navire, mené par mon meilleur capitaine. Il est jeune pour ce poste, mais plus capable que des hommes de deux fois son aîné, voire plus. Le Capitaine Kindan Ningyo du Kumiko. Il est encore en mer, malheureusement, mais il est attendu dans la semaine, deux au grand maximum. S’il est en retard, nous nous arrangerons autrement, Altesse.

— C’est acceptable, répondit Kyo. (Il se leva pour mieux étudier la carte et le registre.) Il vous obtient un beau profit.

— Il est doué quand il s’agit d’obtenir ce qu’il veut de quelqu’un, expliqua Raiden avec un sourire en coin. Vous le verrez par vous-même lorsque vous le rencontrerez. Mais vous pouvez constater que même avec les bijoux que vous m’offrez, je vais subir une perte d’argent considérable pendant qu’il sera sous vos ordres.

— Une perte que vous avez affirmé pouvoir compenser, répliqua Kyo.

Raiden sourit lentement, retors.

— Je pourrai m’en remettre, il est vrai, mais il me semble mériter compensation.

Kyo rit.

— Annoncez donc votre prix, que je voie si je suis prêt à le payer.

— Je ne suis pas aussi bien organisé qu’il le faudrait, expliqua Raiden en indiquant son bureau : un amas chaotique de papiers, registres, cartes, reçus et autres choses que seuls les Dieux disparus auraient pu identifier.

Taka s’était efforcé de ne pas y faire attention depuis qu’il s’en était rendu compte car la pulsion de tout ranger était bien trop forte. En toute honnêteté, qu’ils soient prince ou marchand, ces deux-là étaient incapables de s’en sortir par eux-mêmes.

Il se raidit lorsque les yeux de Raiden se posèrent à nouveau sur lui et il se demanda ce qui pouvait bien lui donner du mal de respirer à chaque fois qu’il croisait ce regard bleu foncé.

— J’ai, il me semble, besoin d’un secrétaire, un secrétaire très doué. Donnez-moi votre secrétaire, Altesse.

Raiden se retourna enfin vers Kyo.

— Pardon ! s’exclama Taka. Vous dépassez les bornes, march…

— Taka, l’interrompit Kyo d’un ton glacial.

Taka eut l’impression d’avoir été giflé : jamais Kyo n’avait fait usage de sa « voix de prince » envers lui. Blessé, Taka se tut.

Kyo ne cèderait jamais son contrat. Ils avaient grandi ensemble au palais après s’être rencontrés lorsqu’ils avaient dix ans. Taka avait travaillé d’arrache-pied pour entrer dans le bureau de secrétariat et à peine quelques jours s’étaient écoulés que Kyo l’avait engagé comme son seul secrétaire privé. Le roi et la reine avaient chacun six secrétaires, le Prince Taiheiyou quatre, et même la Princesse Umiko en avait trois. Mais Kyo n’avait jamais eu que lui. Il ne cèderait pas.

Kyo se dressa devant le bureau tandis que Raiden s’adossait à son siège.

— Pourquoi voulez-vous Takara ? demanda-t-il.

— Je vous l’ai dit, Altesse. Mon seul intérêt réside dans les trésors, et si vous tenez à emporter mon meilleur bateau et mon meilleur capitaine, je ne vois pas pourquoi je ne réclamerais pas votre meilleur secrétaire en échange.

Taka trembla de rage alors que Kyo s’esclaffait.

— Vous avez raison, marchand. Très bien, je…

— Vous rigolez ! s’écria Taka. Kyo, pourquoi…

— Si tu ne peux tenir ta langue, Taka, va donc attendre dehors.

Taka s’enferma dans le silence, ravalant tout ce qu’il aurait voulu dire… avec grande difficulté. Il n’avait jamais pensé que Kyo puisse le trahir. L’une des plus grandes qualités de Kyo était sa loyauté : jamais Taka n’avait eu à craindre, contrairement aux autres serviteurs du palais, que son contrat puisse un jour être offert à un autre noble ou membre de la famille royal sur un simple coup de tête. Il avait toujours dormi sur ses deux oreilles avec la certitude que jamais Kyo ne le traiterait de la sorte.

Il ne savait quoi penser après avoir été mis au pied du mur. Pourquoi Kyo lui ferait-il une chose pareille ? Taka était interdit tandis que les deux autres discutaient les détails de la transaction. Les joyaux seraient livrés dès le retour du bateau, moment auquel le contrat officiel serait signé. Son contrat de travail serait formellement transféré à Raiden le jour où ils embarqueraient et quitteraient Kundou.

Le soulagement le remplit brièvement de savoir qu’il accompagnerait Kyo malgré tout. Il s’était inquiété à l’idée de devoir trouver un stratagème pour suivre Kyo là où il allait. Mais après tout, Kyo s’était révélé être un enfoiré de traitre…

Sauf que ça ne lui ressemblait pas. Taka fronça les sourcils. Il n’était pas de la nature de Kyo de jeter ainsi le contrat de son seul ami, même si cet ami n’était techniquement que son serviteur.

Il fut arraché à ses pensées par le bruit d’une chaise grattant le sol. Il leva un regard noir vers Raiden qui s’approchait de lui.

— Maître Noumi, le salua Raiden en lui esquissant une révérence.

La lumière fit briller l’argent et l’or sur sa tenue et son foulard ; le bout de ses cheveux glissa sur ses épaules telle une cascade couleur encre.

Beau, fringuant et arrogant… tout ce que Taka détestait. Il salua avec raideur :

— Maître Raiden.

— J’ai hâte d’approfondir notre relation, murmura Raiden. (Avant que Taka n’ait eu le temps de se reculer, Raiden tendit la main et lui effleura la joue. Se tournant vers Kyo, Raiden fit une nouvelle révérence.) Votre Altesse. Désireriez-vous une escorte pour votre trajet de retour ?

Kyo secoua la tête.

— Non. Je préfère ne pas avoir de spectateurs pour subir les remarques cinglantes de mon secrétaire ; ils semblent lui donner plus de courage. Bonne nuit, Maître Raiden. Ce fut un plaisir de marchander avec vous.

— Tout le plaisir est pour moi, je vous l’assure, Altesse, affirma Raiden en souriant d’une manière qui rendit Taka nerveux, bien qu’il n’aurait pu dire pourquoi.

Il se retourna pour traverser l’entrepôt en sens inverse sans attendre l’au revoir que Raiden aurait pu lui adresser. Il frissonna dans l’air froid du dehors tandis qu’il attendait, de plus en plus irrité, que Kyo le rejoigne.

Quand ce dernier fit enfin son apparition, Taka n’attendit pas qu’il parle mais se mit directement en route. Ils marchèrent en silence pendant plusieurs minutes avant que cela ne devienne intolérable et qu’il n’explose enfin.

— Comment avez-vous pu me faire ça ? Juste… me donner en pâture à un marchand ? Je ne comprends pas…

— Exactement, l’interrompit Kyo. Tu ne comprends pas.

Taka se tut et regarda Kyo dans les yeux, remarquant un peu tard qu’ils avaient tous deux oublié de remettre leurs capuchons. Il tendit automatiquement la main pour attraper le bout de tissu sur les épaules de Kyo et le replacer sur sa tête. Kyo attrapa ses mains avant qu’il n’ait le temps de les retirer, son visage désormais invisible entre la pénombre et la capuche.

— Taka, tu dois me faire confiance.

— Je serais plus heureux si je savais ce que vous manigancez.

— Si tu le savais, tu essaierais de m’arrêter et je ne peux pas me le permettre, expliqua Kyo en serrant ses mains avec force. Jamais je ne te trahirai, Taka. J’ai foi que tu seras en sécurité avec Raiden, et c’est tout ce qui compte. D’accord ?

Il relâcha les mains de Taka pour lui remonter son capuchon à son tour, puis le gratifia d’une chiquenaude sur le nez.

Taka s’écarta et repoussa sa main.

— Arrêtez ça.

Kyo rit.

— D’ailleurs, Taka, tu pourrais trouver bien pire que Raiden. Il aura toujours du travail pour toi : il aime collectionner les bijoux et je suis prêt à parier qu’il serait plus qu’heureux de te laisser les porter quand tu…

— Seulement si je le laisse me baiser, cingla Taka. Je ne suis pas comme mes pairs, à échanger mon corps contre des cadeaux, peu m’importe si c’est la mode de nos jours.

— Et c’est ta plus belle qualité.

Taka leva les yeux au ciel et ils reprirent la route.

— Grand bien m’en fasse, quand tout le palais et la moitié de la populace est convaincue que nous couchons ensemble.

— Je dois déjà subir assez de tes requêtes quand je suis debout, je ne vais certainement pas m’en encombrer dans mon lit, répliqua Kyo avec le sourire taquin dont il savait faire montre lorsqu’ils n’étaient qu’à deux.

Cela attristait Taka que personne d’autre n’ait jamais profité du côté espiègle de Kyo.

— N’allez pas croire que je ne suis plus en colère, coupa Taka. Vous n’aviez pas le droit de donner mon contrat à ce marchand, peu m’importe ce que la loi dit.

Kyo poussa un léger soupir que Taka détesta entendre. Il signifiait que Kyo était confronté à des problèmes qu’il ne tenait pas à partager. Par les tempêtes, qu’il exécrait ce refus obstiné de ne jamais laisser personne l’aider.

— Vous n’êtes pas obligé de tout faire seul, Kyo. Dites-moi ce qu’il se passe.

— J’ai bien peur, mon ami, de ne pas avoir le choix cette fois. Mais vois le bon côté, Taka : maintenant que tu appartiens au beau marchand, tu vas pouvoir m’accompagner. Allez, dépêche-toi, avant que les premières cloches du matin ne sonnent. Je vais déjà devoir supporter mon père suffisamment aujourd’hui comme ça, je n’ai pas besoin d’un nouveau sermon sur le couvre-feu.

Bien qu’il poussât un profond soupir bien audible, Taka activa quand même le pas en direction du palais.

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